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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Allemagne, Allemagne ! » (Felipe Polleri)

Traquer en un délirant flot d’humour noir l’identité psychiatrique et veule du nazisme.

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Allemagne Allemagne

Publié en 2013 en Uruguay, traduit en novembre 2014 par Christophe Lucquin pour sa propre maison d’édition, le dernier en date des romans de Felipe Polleri, après, dans notre langue, « Baudelaire » (2007) et « L’ange gardien de Montevideo » (2012), poursuit, avec peut-être encore davantage d’ambition, la mystification débridée qui caractérise son travail.

Un voisin de mon âge s’était noyé dans son propre vomi d’ivrogne ; à l’heure de m’offrir le corps de son unique fils, la mère n’hésita pas et le médecin du quartier certifia le décès de Christopher Marlowe ; ils veillèrent le cadavre dans un cercueil fermé et l’enterrèrent au pays du Jamais-jamais-jamais. Je suis né à nouveau quelques mois plus tard ; ils sont venus me chercher à Manchester avec une demi-douzaine de documents (dont la carte d’identité et l’acte de naissance), et c’est ainsi que je suis devenu Shakespeare. Mais vous croyez peut-être que rien de tout cela n’est arrivé, qu’il ne s’agit de rien de plus que d’hallucinations d’un malade mental qui a trop souvent été interné au Watson Hospital. Je me fiche de ce qu’ils pensent, car ils sont en train de lire les mots d’un mort publiés par son exécutrice testamentaire. Je suis certain que ce fut une longue (et sanglante) hallucination dans laquelle il y avait forcément théorie conspiratrice, un délire typique. Des cercueils disparus. Des scientifiques fous qui signent de faux certificats de décès. Des ouvriers du bâtiment qui chuchotent autour d’un cadavre masqué jusqu’à ce que Batman ou bien Churchill arrive. Enfin : ce qui est sûr c’est que tous les jours des gens meurent et renaissent sous un autre nom. C’est une industrie qui, si en temps de guerre elle est entre les mains de Sa Majesté, en temps de paix est l’affaire de particuliers. Nous vivons dans un monde qui nous persécute. Il est naturel que beaucoup y voient l’opportunité d’un magnifique commerce aux ramifications internationales. C’est vrai qu’en général, on l’utilise au profit des mauvais, mais, de temps à autre, un innocent en sort favorisé. Mais je suis en pleine hallucination, je l’ai déjà dit. Tous mes amis affirment que j’ai changé de nom pour enterrer, définitivement, la Grande Limace Noire. D’autres disent que je l’ai fait pour ridiculiser la critique en l’embrouillant avec Marlowe et Shakespeare. Qu’est-ce que j’en sais. Nous les écrivains, et les déments plus encore, nous avons tendance à faire une fable du plus insignifiant des épisodes de notre vie, aussi monotone et ennuyeuse soit-elle.

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Felipe Polleri confie ici la narration au monologue enjoué et quelque peu hystérique d’un mystérieux personnage, assumant tout à tour les identités de Christopher Marlowe et de William Shakespeare, d’un contre-espion britannique durant la seconde guerre nationale et d’un infiltré au cœur du nazisme puis de ses filières sud-américaines, mais se définissant avant tout, peut-être, dans ses accès d’honnêteté et de lucidité, comme fou, interné volontaire en Angleterre et sans doute pas si volontaire que ça en Uruguay.

Je dois maintenant reconnaître que Lord X et ses subordonnés, dont je faisais partie, n’ont pas fait la relation entre les assassinats des enfants et les assassinats (perpétrés par le groupe commando) de sept d’entre nous. C’est un détective privé, Mister Sherlock Holmes, qui a dit à Lord X qu’en plus d’un assassin en série, nous devions chercher un commando allemand qui se cachait derrière le masque du Fantôme. À son inégalable perspicacité notre profonde gratitude. Cinq minutes après, je ne sais ni comment ni pourquoi, j’ai été interné au Watson Hospital. Aurais-je égorgé Marina et mes enfants ? Ou Lord X ? Ou Sir Winston Churchill ? Je me suis dit que j’avais moi-même décidé de m’enfermer. Ou cette fois, il y a toujours une première fois, étais-je vraiment devenu fou ? Ce qui est sûr, c’est que j’étais là, parmi les infirmiers et les fous. Aucun infirmier ne voulait s’approcher de moi de trop près ; je suis de ceux qui peuvent te tuer avec une épingle tordue. En outre, moi j’ai toujours été interné de ma propre volonté. C’est que je sympathise avec les fous, en plus de me convertir en l’un d’eux de temps en temps. Il s’avère que je suis extrêmement violent et, quand je pense que j’ai été sur le point de poignarder le vendeur parce qu’il ne m’a pas parlé avec suffisamment d’amabilité, je me fais enfermer pour le bien de tous (et du vendeur). Cette fureur, qui me fait trembler de joie quand ma main saisit le couteau, oui, avant d’attaquer, c’est ce que j’appelle ma maladie.

Convoquant, insidieusement ou spectaculairement, un peu à la manière dont le pratiquent Dustin Long dans « Icelander » ou Albert Sánchez Piñol dans « Pandore au Congo », toute une joyeuse théorie de pulps guerriers des années 1940 (on sent dans les interstices de la narration la présence diffuse d’émules d’ « Agent X 13 », de « Battler Britton » ou du « Sergent Rock » – à goûter d’ailleurs dans l’excellent « La guerre dans la BD ») et détournant les mythes contemporains par dizaines, Felipe Polleri s’attelle ici néanmoins, dans les plis de l’humour noir et du délire psychiatrique, à déconstruire et reconstruire, en maître scientifique de la caricature, une identité allemande noire et runique, ancrée à la fois dans une veulerie digne des décors des « Scènes de la vie d’un faune » d’Arno Schmidt, et dans ces sulfureuses séquelles que l’on retrouvera des années durant dans l’Amérique du Sud des dictatures militaires et des plans Condor, et dans l’idéologie imaginaire et terriblement réaliste que put dépeindre Roberto Bolaño dans sa « Littérature nazie en Amérique ».

Du très grand art à nouveau confirmé, pour qui accepte de se laisser porter par ce drôle de flot tumultueux et d’affronter ces rapides acérés et potentiellement dévastateurs.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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