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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Six fourmis blanches » (Sandrine Collette)

Le télescopage réussi de randonnée d’aventure, de rituels magiques d’un autre âge et d’ordre mafieux très contemporain.

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Six fourmis blanches

Publié en janvier 2015 dans la collection Sueurs Froides chez Denoël, le troisième roman de Sandrine Collette réussit une belle association thématique, insérant la poésie angoissante de superstitions contemporaines, nichées au cœur de vallées albanaises reculées, dans le tourisme d’aventure « ordinaire » d’aujourd’hui, en un authentique thriller, glacé et glaçant, porté par une écriture beaucoup plus fine que celles auxquelles le genre nous habitue trop souvent.

Intronisé de père en fils depuis la nuit des temps ou presque, Mathias est sacrificateur. Sur ses épaules robustes repose une terrible responsabilité : celle de choisir avec soin, inspiré par les esprits, les chèvres de montagne qui devront, de temps à autre, être précipitées dans quelque abîme montagnard pour apaiser les risques de mauvais sort pouvant peser sur mariages, baptêmes, enterrements,… Dans ces vallées reculées, aux confins de l’Albanie, du Monténégro et du Kosovo, les 4×4 rutilants et les téléphones portables ont beau avoir envahi les villages, ici comme ailleurs, les superstitions n’en demeurent pas moins d’une rare puissance.

Le mal suinte de ce pays comme l’eau des murs de nos maisons tout le long de l’hiver. Enraciné en nous, telle une sangsue fossilisée sur une pierre. C’est ce que disait mon grand-père, et avant lui son père, et le père de son père : depuis toujours ces montagnes sont maudites. Qui se souvient que quelque chose de beau y ait été conçu, s’y soit développé ? Que de contreparties à notre présence ici, que de compromis pour nous donner, parfois, le sentiment de bien vivre. Les vieux répètent à l’envi que les mauvais esprits ont choisi cet endroit pour venir mourir ; qu’ils y agonisent des années durant, crachant des imprécations sur nos roches et nos forêts malingres. Nous sommes de trop dans ces vallées ; nous en payons le prix fort. Nous aurions dû abandonner ces terres où nous n’avons jamais été les bienvenus. Si seulement nous étions raisonnables. Mais nous sommes faits de la même caillasse, refusant de céder une once de terrain, acharnés à faire pousser les tubercules qui nous permettent de tenir amaigris jusqu’au printemps suivant. Heureux d’un rien, aussi.

balkans

Ils sont six jeunes Français, ordinaires, deux couples et deux célibataires, qui sont venus goûter à un défi vacancier d’un genre particulier en ces confins fort peu fréquentés des touristes, hormis l’été, pour découvrir ces montagnes parmi les plus sauvages d’Europe, malgré leur altitude relativement modeste, en cette mi-saison qui dévoile encore la sauvagerie entière de la nature, sans nécessiter l’équipement et l’entraînement qu’exigeraient le plein hiver.

C’est l’objectif de cette randonnée de l’extrême, comme on nous l’a vendue : les hauts sommets pour les débutants. Enfin, hauts… qui culminent à ceux mille cinq cents, deux mille sept cents mètres. Mais pas de remontées mécaniques ici : un peu de 4 x 4 pour nous faire grimper au maximum, et après, tout à pied. Trois jours d’un mois de mars radieux et gelé, pour découvrir la montagne comme nous ne l’avons jamais vue, pas sur les pistes à touristes de base, non, mais à travers les chemins abrupts et glacés qui mènent sur les crêtes et qui sont d’habitude réservés aux randonneurs chevronnés. Tout le défi de cette agence de voyages : nous faire faire ce que nous croyions impossible, ouvrir les sommets à des gens comme nous, qui ne connaissent pas ou peu la montagne. Et nous sommes les pionniers de ce circuit improbable qui a demandé plusieurs mois de préparation. Une session test pour ce drôle de challenge, voilà pourquoi on nous l’offre, et pourquoi cela nous plaît. Sortir enfin de l’ordinaire. Échapper aux vacances stéréotypées, aux embouteillages au télésiège ou au bord de la mer. Voir ce que les autres ne dénichent que sur les cartes postales. Au soir du deuxième jour, nous atteindrons un sommet avec l’un des plus beaux panoramas du monde. Cela se mérite, et avant, et après – le froid, l’air raréfié, la neige, mais nous sommes prêts. Tous les six.

lac Albanie

Un sacrifice qui tourne mal pour Mathias, exhumant tout à coup la cruelle rudesse d’un univers qui, tout traditionnel qu’il soit, n’en a pas moins été contaminé largement par les mœurs mafieuses qui prévalent en tant d’endroits. Une randonnée qui, par des aléas climatiques sans doute sous-estimés au départ, se révèle beaucoup plus difficile, et nettement plus dangereuse, que prévu. Sandrine Collette distille savamment, dans ce décor grandiose devenant peu à peu de plus en plus hostile, une trajectoire imparable de collision, un télescopage de la nature et de la culture pour un emballement des esprits et des sens, qui donne à ce thriller son caractère à la fois magistral et résolument inhabituel.

Lorgnant tant du côté des sublimes « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » d’Anne-Sylvie Salzman, la subtile fresque historique et anthropologique en moins, que du côté des inquiétants parcours en montagne qui hantent parfois la littérature d’aventure, Sandrine Collette nous offre un roman plutôt atypique et fort réussi, d’une écriture aussi alerte et à l’aise pour évoquer les rituels magiques d’un autre âge, les risques mortels des solitudes glacées ou les haines recuites que secrètent les humains.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Collette-Sandrine-1

 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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