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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Le revenant » (Yiğit Bener)

Quarante ans de Turquie et d’intelligence politique et sociale dans le regard d’un grand lettré revenu d’exil.

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Le Revenant

Publié en 2011, traduit en français en 2015 chez Actes Sud par Célin Vuraler, le quatrième roman du Turc Yiğit Bener propose une intense variation autobiographique où il est question d’un choc bien moins souvent évoqué et analysé que celui de l’exil : celui du retour. Couronné en 2012 par le prix Orhan-Kemal, réputé être la plus haute distinction littéraire de Turquie, ce récit nous plonge dans les réflexions de l’auteur à propos de près de quarante ans de Turquie contemporaine, des années précédant le coup d’État militaire de 1980, qui l’oblige à s’exiler d’urgence, à vingt-deux ans, à Bruxelles puis à Paris, à son retour en 1990, et à sa complexe réacclimatation dans un pays qu’il sera de plus en plus difficile de reconnaître, au fil des années.

Être revenant, c’est l’art de tirer les leçons des coups que l’on a reçus. Une école qui nous purge du vice de l’orgueil.
Le revenant ne peut regarder les orgueilleux obnubilés par le pouvoir autrement qu’avec commisération. Leur existence est bien pathétique. Ils n’ont de cesse d’enfoncer les têtes de leurs subalternes, puis de se fondre en courbettes devant leurs supérieurs : coincés entre la frustration de ne pouvoir surpasser celui d’en haut, et la crainte d’être supplanté par celui d’en bas… Une vie de tourments, en mobilisation générale permanente pour une guerre sans fin, sans vainqueur… Tant de fatigue pour de telles indignités !
Le revenant ne perd pas son temps avec ce genre de pitreries. D’avoir lui-même brusquement perdu tout pouvoir, il a eu la révélation qu’il n’était qu’un minuscule point dans l’univers, de surcroît bien éphémère, et a perçu l’absurdité de la course à un pouvoir si volatil.

Fils et neveu d’écrivains, activiste acharné de l’extrême-gauche décimée par les militaires entre 1979 et 1982, Yiğit Bener développe une écriture rare pour entrecroiser les réflexions personnelles, les notations politiques ou géopolitiques, les conflits éthiques intimes, les anecdotes significatives témoignant à la fois de la marche du temps, de la perte des illusions, du brouillage des repères, des résignations à l’œuvre un peu partout dans cette société turque que la modernisation confronte à bien des démons, attendus ou inattendus.

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C’est étrange, après avoir quitté le nid familial pour travailler ou emménagé ailleurs pour leur mariage, la plupart des gens ne reconsidère plus jamais l’orientation de leur vie. Ils se laissent porter. Ils passent toute leur existence, ou presque, dans les limites d’un cadre figé sans jamais la remettre en question.
Il y a pourtant bien des gens qui pensent à redresser la barre et à changer de direction. Cette idée vient ronger chacun de nous, tôt ou tard. Mais au final l’inertie, les habitudes, les obligations ou bien tout simplement la lâcheté reprennent le dessus.
Pour le revenant, changer n’est pas un luxe. Changer, c’est sa destinée. À force de pérégrinations, il s’est changé lui-même ainsi que le monde connu qui l’entourait.
Pendant les mois que j’ai passés à Ankara, j’ai dû faire face à cette dure réalité : contrairement à ce que j’avais cru lorsque j’étais dans l’autre monde, j’ai compris que je n’avais jamais eu ma place dans mon passé non plus. Il fallait désormais que je prenne un nouveau cap.

Ce récit surprenant mêle intimement la grande Histoire et la petite, et nous désarçonne par une lucidité inhabituelle à propos d’une période bien mal connue en Occident et d’un pays sur lequel les clichés restent tenaces, et les réflexes conditionnés particulièrement puissants. Oscillant subtilement, alors que sa vie de traducteur-interprète indépendant, à Istanbul et non à Ankara, dont il était pourtant originaire, se déroule presque paisiblement, entre une honnêteté désabusée et un optimisme iconoclaste, Yiğit Bener nous offre aussi, à un moment où une éventuelle radicalisation islamiste effraie l’Europe, une précieuse et accomplie réflexion de fond sur le vivre ensemble, le respect mutuel, les pièges auto-engendrés tant par nos sociétés si largement dévolues à la seule consommation et au « succès » comme unique horizon, que par les tentations obscurantistes qui guettent inlassablement.

La librairie Charybde accueillera le lundi 30 mars prochain cet écrivain inclassable, riche d’une puissante culture littéraire comme d’une expérience personnelle fort spéciale, et – ce qui est toujours agréable pour une rencontre littéraire, maîtrisant parfaitement la langue française.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Autres cauchemars  (Yiğit Bener) | «Charybde 27 : le Blog - 26 mars 2015

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