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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Moi, Cheeta – Une autobiographie hollywoodienne » (James Lever)

Les mémoires très drôles et très décapants du plus célèbre chimpanzé d’Hollywood et du monde.

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Moi Cheeta

Publié en 2008, traduit en français en 2015 au Nouvel Attila par Cyril Gay et Théophile Sersiron, « Moi, Cheeta » déroule l’autobiographie du plus célèbre chimpanzé du monde, telle qu’a pu la recueillir James Lever.

Pour réussir ce tour de force, l’auteur (dont la critique littéraire continue, sept ans après la publication, à spéculer sur l’identité réelle, les noms de Will Self ou d’Enrique Vila-Matas étant ceux qui reviennent avec le plus d’insistance) s’est appuyé sur l’extravagant canular monté joyeusement dans les années 90 – et curieusement accepté par une bonne partie de l’opinion publique – par Tony Gentry, qui fut l’un des entraîneurs historiques de Cheeta / Jiggs, faisant du chimpanzé Jiggs IV non seulement un descendant de celui devenu mondialement célèbre grâce à la série de films « Tarzan », mais l’original lui-même, réputé avoir ainsi atteint l’âge canonique de soixante-seize ans. Au fond, connaître la vérité n’a ici guère d’importance car, comme le fit dire dans un de ses films un autre monstre sacré d’Hollywood : « On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ».

Depuis sa maison de retraite de Palm Springs, Cheeta la légende nous raconte donc, par James Lever interposé, soixante ans de souvenirs, en commençant par les bribes vitales et fondatrices de son enfance dans la jungle et par son arrivée à New York en 1932.

L’amour a ses mystères, faut croire. Grâce à ces bonnes vieilles émissions de National Geographic et de Discovery préprogrammées dans le salon télé, j’ai enfin pu comprendre une chose ou deux qui m’avaient échappé jusqu’ici. À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi les chaleurs de Maman suscitaient un tel cirque. Pourquoi nous était-il impossible d’aller tous les trois quelque part sans un sillage de mâles hurlants, les poils dressés comme de la limaille, avançant dressés sur deux pattes dans un délire de violence et d’insécurité ? Lorsque Maman s’accouplait avec Kirk, Cary, Lon, Archie, Stroheim, Spence, Mel ou Tom, nous profitions d’intermèdes relativement calmes, pouvant durer jusqu’à une dizaine de secondes. Mais le reste du temps, nous nous baladions dans une forêt de pénis saillants qui n’attendait qu’un regard mal placé pour s’enflammer. Nous nous déplacions sur la pointe des pieds à travers un terrain miné d’érections.

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Structurés par la flamboyante présence de Johnny Weismüller, ces souvenirs s’égrènent au fil des douze films de la série, entre 1932 et 1946, parsemés de renvois au passé ou au futur, agrémentés d’incessants et précieux coqs-à-l’âne, débordant d’un saisissant humour simiesque dont l’ironie et les antiphrases, maniées avec une subtilité qui l’emporte en drôlerie et en finesse sur le systématisme sociologisant, pourtant déjà si réussi, des « Grands singes » (1997) de Will Self, offrent un regard unique sur soixante ans de cinéma américain, à la manière caustique et totalement décomplexée du Kenneth Anger de « Hollywood Babylone », voire avec l’irrévérence et l’amour du Steve Erickson de « Zéroville » (2007).

Mais, constatai-je, encore plus proche de moi que Cary, et encore plus effrayant, se tenait Stroheim. Il bondissait presque de jubilation en voyant son monde subitement devenu beaucoup plus simple. Ce gros con de Stroheim qui plus tard, soit dit en passant, partit faire une carrière de rien du tout à Hollywood. De fait, la MGM le prêtait généralement à la RKO, où il apparaissait de temps en temps dans des séries B de dixième ordre, avec son cou de taureau, son visage chevalin et plus un cheveu sur le caillou, fixant la caméra avec une aura digne de George Raft. Si vous vouliez un singe capable de s’asseoir à un endroit sans taper dans les meubles et rien de plus, c’était votre homme. Il était l’échelon juste au-dessus du singe empaillé, mais je dois bien lui reconnaître un talent : il respirait de manière tout à fait convaincante. Désolé, je digresse. Où en étais-je ? Ah oui : sur le point de me faire assassiner par un figurant. Je sentis les doigts de Stroheim m’attraper le bout des talons, puis réussir à m’agripper, avant de déraper sur une marée de feuilles glissantes. Je le retrouvai alors au-dessus de moi, puis, horreur, tout autour de moi, au moment où Cary, emporté par son élan, nous percuta dans sa chute. C’est donc dans une boule d’ennemis – une sorte de pelote entortillée comme celle des serpents – que je mourus et commençai à m’élever vers le paradis.

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Grâce à un formidable travail documentaire, croustillant de détails cinéphiles ou de mœurs, James Lever permet à Cheeta, observateur privilégié et (très) malin, sous ses airs innocents d’animal et de primate dont on ne se méfie guère, et qui voit donc énormément de choses généralement cachées au commun des mortels, de dresser un singulier tableau de l’industrie du divertissement, de ses femmes et de ses hommes, de ses mécanismes et de sa véritable « loi de la jungle ».

Alors que ma rage s’évaporait, je réalisai que pour la première fois sur la corniche, j’avais effectivement peur de quelque chose. Pas de Gately ou des léopards, ni des Gabonis ou de Mary le rhino, mais d’une hypothèse que j’avais réussi à enfouir pendant deux ans au fond de mon cerveau : que si Mayer ou Thalberg n’aimaient pas ce qu’ils voyaient, ou que si les spectateurs cessaient de croire en notre rêve, ou que si Maureen se montait contre moi, ou que si simplement je ne les faisais plus rire comme j’avais pu le faire dans « Tarzan et sa compagne », alors le centre de recherche serait toujours content de me reprendre, avec toute la clique des rebuts d’Hollywood. « Ah ouais, j’ai été une star. J’ai été très proche de Johnny Weissmüller. Mais travailler dans la médecine est plus gratifiant. » Ne l’oublie jamais, me disais-je : ce métier, c’est ta vie. Le temps peut bien passer mais la Mort, elle, ne se désintéressera jamais de toi.

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« Moi, Cheeta », jusqu’aux aveux et aux retournements finaux de perspective, offre à la lectrice et au lecteur non seulement l’expérience unique d’un regard matois et impitoyable, sous sa permanente bienveillance, sur les ressorts intimes de la fabrication de la société du spectacle, sur ses moteurs financiers et humains, mais aussi, avec une force qui soulève l’admiration, sur ce que vivre et survivre à l’ère du capitalisme triomphant peuvent bien vouloir dire. Un tour de force exceptionnel, dont la drôlerie continuelle n’enlève rien, bien au contraire, au terrible sérieux sous-jacent de ce récit hors du commun.

Un passionnant entretien avec James Lever, dans The Guardian, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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