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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Ma mère et moi » (Brahim Metiba)

Ardente mélopée de l’incommunicabilité, malgré l’amour, l’effort et l’imagination.

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Publié en mars 2015 aux éditions Mauconduit, le premier roman de Brahim Metiba offre, en cinquante pages d’une saisissante simplicité, une bien singulière expérience de lecture.

Un fils visite sa mère, rentrée en Algérie à la retraite, tandis que lui vit sa vie, en France. Pour tenter d’établir une passerelle dans une relation faite de silences ritualisés et d’évidences immuables, pour ouvrir en douceur l’espace qui permettrait peut-être à la mère, notamment, d’assumer l’homosexualité de son fils et d’accepter qu’il se soit détourné de l’islam, il lui lit « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen, tentative paradoxale de faire résonner en ce lieu la voix d’un Juif emblématique comme clé d’une porte obstinément fermée.

Je vois rarement ma mère. Elle m’appelle régulièrement, nous parlons de cuisine. Je l’appelle régulièrement, nous parlons de cuisine. Je lui demande ce qu’elle regarde à la télé. Elle dit : « C’est l’histoire d’une orpheline… » Je connais l’histoire. C’est toujours la même. Parfois j’aimerais entrer dans l’esprit de ma mère pour savoir ce qu’il y a. Pour faire sortir ce qu’elle ne dit pas. Mais je crois qu’il n’y a rien d’autre que ce que dit ma mère. C’est-à-dire des recettes de cuisine et l’histoire d’une orpheline qui tombe amoureuse d’un garçon riche qui l’aime quand même. Mon rapport à ma mère est silencieux. Elle est assise, jambes droites et dos droit, et je l’observe. J’attends qu’elle parle, mais elle ne dit rien.

Vingt-trois jours d’un combat courageux, doux et imaginatif pour surmonter l’abîme de cette incommunicabilité bienveillante, vingt-trois jours pour tenter l’impossible, sans heurter ni s’énerver, malgré la tentation de la violence pour briser le mur maternel, vingt-trois jours pour vaincre, avec l’aide d’Albert Cohen, la souffrance du constat d’échec qu’est ce soutien aveugle, réciproque, qui se cramponne au ressenti et refuse obstinément la signification.

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Je n’habite plus avec ma mère. Il y a quelques années, l’année de mon départ, ma mère a eu l’idée d’installer un portrait de moi au-dessus de la télé. Ma mère est contente d’entendre que la mère d’Albert Cohen fait la même chose avec le portrait de son fils. Elle est également attentive lorsqu’Albert Cohen dit que sa mère vendait ses bijoux pour lui donner de l’argent. Ma mère dit : « Comme moi ». Au moment de la scène qui se passe dans la cuisine, ma mère entend que la mère d’Albert Cohen prépare des boulettes. Elle demande si je veux manger. Je dis : « Non. » Je dis que si, elle cuisine très bien. Elle dit que mon père ne le dit jamais. Ma mère veut savoir ce que signifie la phrase où Albert Cohen dit : « Elle était si adroite pour la cuisine, si maladroite pour le reste. » Je dis que je ne sais pas, que le reste est peut-être l’amour, dans sa démonstration. Ma mère me regarde.

Il y a ici, à rebours, toute la beauté diaphane, faite de respect et d’incompréhension étroitement mêlés, d’amour et de refus inextricables l’un de l’autre, qui irrigue aussi le « Tout passe » de Gabriel Josipovici.

L’aveu d’échec au quinzième jour et la prise de parole, fût-ce in petto, par la mère, au seizième jour, marquent le point de basculement de ce miracle d’écriture, qui transforme à chaque page le calcul intellectuel forcené de ce désir d’amour expliqué en la lente mélopée d’un chant rituel, d’une invocation désespérée au sens, d’une envie incoercible de parvenir à réconcilier l’instinct et l’intellect, d’obtenir un apaisement qui fusionnerait le pensé et le sensible.

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Je ne trouve pas de mots pour parler à ma mère. Les mots de son langage n’expriment pas ma vie. Les mots de mon langage n’entrent pas dans son système. Elle ne les comprend pas. Je décide d’aller au bout du Livre de ma mère. Je me dis qu’il pourrait y avoir quelque chose, à la fin. Je me dis que ma mère pourrait trouver une phrase, chez la mère d’Albert Cohen, et qu’elle comprendrait enfin. Je me dis que puisqu’elle aime des histoires où des orphelins sont mis en scène, elle sera peut-être touchée par celle d’Albert Cohen et que je réussirai peut-être à l’amener  à une autre vision du monde. Je pense à la distance qui me sépare de ma mère. Je pense à la difficulté de changer de regard. Je me demande si ma mère en est capable. Je me demande si elle a le temps de le faire. Je me demande si j’ai le droit de lui demander de changer de regard. Je me demande si je ne perds pas mon temps, si mon projet peut aboutir. Je me demande si un jour, ma mère pourra laisser de côté son « nous », son « eux », son « vrai » et sa conception des hommes et des femmes.

Magnifique chanson, récit tout en intensité contenue et maîtrisée d’une tentative et d’un échec, « Ma mère et moi » est d’une justesse et d’une précision bouleversantes, et réussit l’alliage alchimique parfait, entre émotion presque insoutenable et intelligence aiguë du rapport entre les êtres humains.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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