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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Scintillation » (John Burnside)

Un étonnant thriller poétique dans une friche sociale contaminée de la désindustrialisation britannique.

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Scintillation

Publié en 2008, traduit en 2011 par Catherine Richard chez Métailié, le sixième roman de l’Écossais John Burnside, par ailleurs poète couronné de nombreux prix, transforme d’une manière très particulière l’écriture d’un des plus puissants mythes urbains contemporains, celui des disparitions / meurtres en série, au cœur d’un univers de friche industrielle déshéritée et délétère qu’il défamiliarise avec ardeur.

Ensuite, le lundi, les cours sont censés reprendre au lycée, mais personne n’y va. C’est un des petits gestes qui sont à notre disposition : le jour d’école qui suit la disparition d’un des nôtres, on erre dans la ville et les terrains vagues, en volant tout ce qui a l’air d’avoir de la valeur et en cassant tout le reste. Signe de la honte qu’éprouvent les autorités : quoi qu’on fasse, il n’y a pas de répercussions. Ils se sentent coupables, parce qu’ils savent qu’ils nous ont lâchés. On devrait incendier la mairie et le poste de police, ces jours-là, et peut-être enfin leur forcer la main. Mais on ne le fait jamais. On casse des vitrines. On pique du vin bon marché dans la boutique Spar. On va jusqu’à l’usine et on reste là-bas à sniffer de la colle ou à se murger avec le vin qu’on a volé, puis on rentre chez nous la tête à l’envers et on monte chacun dans sa chambre, on se branche chacun sur sa chaîne hi-fi personnelle et on pleure toutes les larmes qu’on a dans le corps, ou bien on reste assis sur un bord de fenêtre ou un toit quelque part, à contempler le ciel. Certains d’entre nous – les solitaires, les sans amis – vont à l’usine et cherchent un truc dangereux à faire, quelque acrobatie de trompe-la-mort à laquelle personne n’assistera mais qui restera à jamais inscrite dans la chair, et dans l’esprit, testament vivant de notre envie d’en finir avec le monde.

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Photo : Pierre-Henry Muller (Boreally Urban Exploration)

Dans l’Intraville, vieille cité britannique meurtrie par le chômage de masse lié à la désindustrialisation et par la sur-mortalité liée à l’intense pollution subie pendant bien des années avant que le mystérieux complexe chimique du Consortium ne soit désaffecté, des enfants ou adolescents se sont mis à disparaître de temps à autre.

Cette série tenue aussi discrète que possible pour ne pas affoler la population est suivie par le premier narrateur, John Morrison, policier municipal, « planté » là par le magnat de l’escroquerie, du détournement de subventions et de la manipulation qui règne en sous-main sur l’endroit depuis sa luxueuse villa de l’Extraville, hors de portée des miasmes de la pauvreté endémique et des effluents toxiques.

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Photo : Pierre-Henry Muller (Boreally Urban Exploration)

 

Aujourd’hui, avec cinq jeunes garçons portés disparus, Morrison a presque honte de se montrer dans la rue. Ce n’est pourtant pas que quiconque soit au courant du mensonge, de l’escroquerie qu’il continue de perpétrer vis-à-vis de tout un chacun. Les gens veulent savoir où sont passés les enfants de l’Intraville, mais en dehors des familles des garçons disparus, personne n’attend vraiment grand-chose de lui. Les gens savent qu’il n’a ni les compétences ni les ressources nécessaires pour retrouver les garçons, et ils savent aussi qu’en dehors des vestiges industriels et des broussailles de la côte qui constituent leur territoire empoisonné, tout le monde se moque éperdument de ce qui arrive aux enfants de l’Intraville. Les familles elles-mêmes renoncent au bout d’un moment et sombrent dans une stupeur muette, ou dans un triste mélange d’apathie et de sherry britannique. Après plus de dix ans d’espoirs déclinants pour leur ville et pour leurs enfants, les gens sont devenus fatalistes, s’efforçant de trouver, dans l’indifférence, le refuge qu’ils cherchaient autrefois dans la quête modeste et assez vague, pour la majorité, du bonheur ordinaire qu’on leur a appris à attendre.

Le deuxième narrateur, adolescent atypique à la fois naïf et madré, dur à cuire précocement endurci par la vie, débordant d’une intelligence foudroyante et d’une prudente curiosité enfantine, portera ensuite le récit sur ses robustes épaules, entraînant la lectrice ou le lecteur dans la bizarrerie organisée de ce dépotoir social et matériel, oscillant dans des décors truqués qui évoquent par moments autant le « Terminus radieux » d’Antoine Volodine que le « Yama Loka Terminus » de Léo Henry & Jacques Mucchielli, proposant quelques tours d’un dangereux manège qui approche ceux du « Sa majesté des mouches » de William Golding, développant progressivement le souffle oppressant qui hante « Le roi des Aulnes » de Michel Tournier, pour s’offrir une apothéose aussi inattendue que glacée.

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Photo : Pierre-Henry Muller (Boreally Urban Exploration)

Pourtant, si on veut rester en vie, ce qui n’a rien de facile dans un endroit comme celui-ci, il faut aimer quelque chose et la seule chose que moi j’aime, c’est l’usine chimique. Enfin bon, ça et les livres. J’aime les livres. Dans un endroit comme celui-ci, c’est presque aussi dingue que de dire qu’on aime l’usine, mais au moins c’est à peu près normal. Alors qu’on n’est carrément pas normal, on est carrément dingue si on aime l’usine.
En fait, je sais que tout le monde dit qu’elle est dangereuse, qu’elle nous rend tous malades, qu’on aurait dû la raser il y a des années et nettoyer tout l’est de la péninsule au lieu de le laisser pourrir sur place – et tout ça, c’est vrai, je sais, mais il faut quand même admettre que c’est beau. Il y a sans doute des endroits d’une beauté plus évidente au Canada ou en Californie, où il y a des jardins et des parcs avec des lacs transparents et de vrais arbres vivants, sans histoires, avec des feuilles d’automne et tous les trucs qu’on voit à la télé, mais nous on n’a pas ça. Tout ce qu’on a, c’est l’usine. On n’est pas censés y aller et j’imagine que la plupart des gamins n’y vont pas, mais il y en a plein qui le font quand même.

Servi par une écriture extrêmement précise, qui excelle à véhiculer aussi bien le cynisme que la résignation, l’apathie que le sexe sans complexes, le mystère que la menace, le rêve désespéré que le cauchemar éveillé, John Burnside nous offre une réécriture mythique étrangement poétique, à l’atmosphère sourdement angoissante et à la beauté proprement scintillante.

Ce qu’en dit le Magazine Littéraire est ici, ce qu’en dit très justement Christine Marcandier dans le Book Club de Médiapart est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Burnside, John

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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