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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’évasion » (Dominique Manotti)

Politique et droit commun, récit du réel et invention romanesque, imparable durée de l’Histoire.

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L'évasion SN

Publié en 2013 à la Série Noire, le neuvième roman de Dominique Manotti tranchait quelque peu sur ses romans précédents. Différent aussi bien des coups de sonde ajustés dans les clairs-obscurs économiques de secteurs d’activité aisément un peu glauques (grossistes en textile dans « Sombre sentier » en 1995, courses de chevaux dans « À nos chevaux » en 1997, football dans « Kop » en 1998) confiés plusieurs fois auparavant à son inspecteur Dacquin que des explorations fouillées et lucides des espaces de corruption inhérents aux hautes sphères industrielles et financières, là où elles enserrent le politique (« Nos fantastiques années fric » en 2001, « Lorraine connection » en 2006, ou encore « L’honorable société », avec DOA, en 2011), « L’évasion » pose une série de questions puissante, rare et relativement inattendue dans le domaine du polar noir : comment la fiction se nourrit-elle du réel et du fantasme, comment l’auteur, concrètement, adapte-t-il le pacte de lecture à sa propre autobiographie, et quel est réellement l’espace de liberté offert par la licence littéraire ou poétique ?

En 1987, Filippo Zuliani, jeune délinquant italien de bas étage, s’évade, par hasard ou non, en compagnie de Carlo Fedeli, un ancien dirigeant des Brigades Rouges. Lorsque, quelques semaines plus tard, celui-ci est abattu lors d’un hold-up ayant très mal tourné, Filippo, craignant intuitivement d’être impliqué, fuit en France. Là, accueilli avec une certaine méfiance par la communauté des réfugiés politiques italiens, il végète un moment dans un emploi de veilleur de nuit à La Défense, avant de décider, pour séduire une femme inaccessible, de devenir romancier, en racontant une certaine version de son aventure.

L'évasion

Quand il se réveille, le soleil vient de se lever derrière les roches blanches, la lumière est sèche, impitoyable. Filippo se change. Des vêtements propres, détente. Il va s’asseoir face au soleil, mange lentement un sandwich, boit de l’eau fraîche. Où es-tu, bonhomme ? Perdu. Sauter dans cette benne à ordures, une erreur d’aiguillage. Bien fait pour ta gueule. Tu as cru que ton codétenu, un prolo et fier de l’être, prisonnier politique, instruit, beau parleur, et grand lecteur, était devenu ton ami, l’ami d’un petit voyou qui sait à peine lire, incapable d’aligner trois phrases. Quelle connerie. Ces choses-là n’arrivent jamais. Plaqué comme une gonzesse. Amertume et rancœur.

Toujours sans qu’aucun de ses protagonistes ne cède à la tentation de la péroraison, toujours en évitant la lourdeur de l’essai inséré dans le roman, Dominique Manotti nous offre ainsi une brillante et subtile mise en scène du processus d’écriture en action, de la manière dont l’auteur « romance » les faits, et chahute sérieusement au passage le pacte de lecture le plus habituel du polar noir, en faisant trembler sur ses assises la validité des monologues intérieurs rapportés par un narrateur omniscient, dont la lectrice ou le lecteur peut se mettre à douter à son tour. « L’évasion » démontre ainsi la fragilité du récit comme la fragilité de la vie.

– Donc ?
– Donc je m’en vais.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça. Tu te souviens ? Nous appelions ça « la pratique des objectifs », autrefois. Quand on estime un objectif juste et nécessaire, on le prend, on le met en œuvre, on n’attend pas qu’on nous le donne. J’ai pris ma liberté.
– C’est idiot, maintenant que les Brigades rouges annoncent qu’elles déposent les armes, ils vont nous relâcher dans les mois qui viennent. Et nous, nous allons peut-être pouvoir rentrer au pays.
– Jamais. On dirait que tu ne les connais pas. Ils nous haïssent parce qu’on a fait exploser leurs misérables combines, et qu’on leur a fait peur, vraiment peur. Ils ont découvert qu’ils étaient peut-être mortels. Maintenant qu’ils ont gagné, ils vont nous le faire payer, ils se vengent et continueront à se venger, il n’y aura jamais d’amnistie, ils nous laisseront pourrir en taule ou en exil jusqu’à la nuit des temps…
– Ce n’est pas possible, Carlo, il y a encore des démocrates dans ce pays…
– …Naïve. Tu connais l’empilement des lois d’exception, combien des nôtres en taule ? Cinq mille ? Plus ? Tu as bien lu la nouvelle loi sur la dissociation ? D’abord les repentis, maintenant les dissociés, tu vas voir les ravages, nous allons pourrir sur pied. Ça va se désintégrer dans tous les sens, ils feront tout pour nous anéantir, un à un. Nos hommes politiques, pseudo-démocrates compris, sont des minables, incapables et rancuniers.

En à peine plus de 200 pages, par ailleurs, Dominique Manotti, sur ce terrain politique italien en apparence inhabituel pour elle, démontre aussi sa maîtrise de l’histoire des années de plomb et de ses suites, avec une assurance et une subtilité que ne renieraient ni le Giuseppe Genna (peut-être l’auteur italien de noir le plus proche, au fond, de l’approche matérialiste de l’histoire que développe Dominique Manotti dans toute son œuvre) de « Au nom d’Ismaël », ni le Giancarlo De Cataldo de « Romanzo Criminale », ni le Massimo Carlotto d’ « Arrivederci amore », et se permet le luxe, en beaucoup plus qu’un clin d’œil, de confier à un historien universitaire – ce qu’elle est « dans le civil » – les clés d’une compréhension de ce qui est en train de se passer sous les yeux des trop naïfs spectateurs que nous sommes perpétuellement exposés à être.

À nouveau, Dominique Manotti offre un roman saisissant, où elle orchestre en prestidigitatrice accomplie le choc de l’infrastructure et de la superstructure.

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manotti

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: L’Evasion (Dominique Manotti, 2013) | Eustache Raconte - 23 juin 2015

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