☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Lire cinq poètes béninois » (Daté Atavito Barnabé-Akayi)

Étonnante et plutôt réjouissante incursion dans la poésie béninoise contemporaine.

x

Lire cinq poètes béninois

Publié en 2011 aux éditions Plumes Soleil à Cotonou, cet ouvrage didactique de l’enseignant béninois de lettres  Daté Atavito Barnabé Akayi n’est pas exempt de défauts, mais propose néanmoins une passionnante introduction sélective dans l’univers de la poésie béninoise contemporaine, sous une forme légèrement hybride, à mi-chemin entre l’ouvrage critique et le manuel scolaire / universitaire, à partir de cinq analyses détaillées d’œuvres, suivies d’entretiens avec les auteurs et avec quelques autres acteurs de la scène littéraire béninoise actuelle.

Constantin Amoussou (et son recueil « Hydraulique de mes paupières » publié à Cotonou en 2009) est pour moi le plus captivant des auteurs présentés.

Grand admirateur du peintre Laudamus Sègbo, fortement influencé par l’écriture radicale et souvent violente d’Aimé Césaire, ce jeune écrivain béninois, par ailleurs longtemps animateur d’une émission littéraire sur l’ORTB, m’a semblé disposer d’une écriture puissante et inspirée, sachant résister à la tentation du pur hermétisme pour distiller des émotions politiques intenses.

L’auteur détecte chez lui à la fois l’évocation réussie d’une certaine iconographie africaine à la fois tellurique et aquatique, la combativité, notamment à l’égard de l’emprise importante des religions de tous bords sur leurs peuples, tout en établissant la filiation nette du courant de la « poésie névralgique », qu’il incarne, avec les grands anciens Césaire et Damas, voire Senghor dans une bien moindre mesure, le poète ne lui pardonnant guère, comme de nombreux auteurs africains contemporains, sa malheureuse formule « L’émotion est nègre tout comme la raison est hellène ». Et on y notera aussi, incidemment mais ayant pour nous une résonance particulière, plusieurs vers ayant trait au naufrage du Joola en 2002, nous renvoyant au poignant et beau « Souviens-toi du Joola » de Patrice Auvray.

portail-culturel-benin-23112013134644-Reve_flou

Laudamus Sègbo, « Flou de pardon »

Déchirer la poussière
Lui mitrailler le dos à coups de poings
Déterrer la mer
Broyer le moignon des étoiles à la saveur des eaux lacrymales (…)

Qu’ils boivent les pathologies de cette patrie
Mienne
Lambeaux de hoquets toussotés dans le golfe de Guinée
Dans l’hémisphère Calamités
Parallèles et méridiens d’agonie.

Habib Dakpogan (et sa chanson « Dis-moi quand » de 2010) m’a nettement moins intéressé : je ne suis au fond pas certain – en essayant d’éviter tout snobisme ou intellectualisme inutile – d’être prêt à suivre l’auteur sur le terrain de la poétique de la chanson de variété, et de placer les paroles de Céline Dion ou de Luc Plamondon sur un piédestal de l’écriture, ayant trop de mal à n’y pas voir quelques tombereaux d’intense mièvrerie. L’expérience était en tout cas ici surprenante, de voir appliquer les mêmes grilles de lecture stylistiques à ces paroles banales qu’à des vers enflammés d’Aimé Césaire, par exemple.

Amour Gbovi (et son recueil « Cahier de mon soleil » publié en 2008 à Paris) est analysé par l’auteur principalement à partir du très court poème (29 vers) « À ma négresse de Paris », pour y décrypter l’étroite association d’un érotisme solaire et d’une relecture contemporaine de la négritude de Césaire, Senghor et Damas, inversant le rapport au pays natal et à l’exil depuis le cri d’un poète qui ne l’a jamais quitté lui, permettant à l’auteur d’écrire avec charme un parcours poétique allant « de la négritude à la migritude », et d’offrir de manière inattendue une belle allégorie de l’émigration comme fausse solution néanmoins presque inévitable. Il est d’une certaine façon d’autant plus dommage que le jeune journaliste écrivain ait par la suite commis son talent poétique au service d’une hagiographie de l’actuel président béninois…

revsec

x

Houénou Kowanou ( et son recueil « Les rêves secrets » publié en 2003 à Cotonou) est une figure étonnante : ingénieur en génie civil, spécialiste en géochimie, grand analyste et défenseur des qualités techniques des constructions traditionnelles, il forge par ailleurs une poésie transgressive, se jouant des genres et des registres, chargée d’érotisme comme de crudité politique, teintée de fables et d’expressions populaires comme de savante technicité.

Les préoccupations du poète, qu’elles englobent les politiques du continent, les échecs des indépendances, les corruptions et les épisodes sanglants, ou qu’elles se focalisent sur des pratiques sociales révoltantes, rejoignent ainsi les talents de conteur de Florent Couao-Zotti, dans son « L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes » (2000), ou de Ken Bugul dans son « La folie et la mort » (2000), pour dénoncer par exemple les affres de la justice expéditive et auto-administrée par les foules marchandes perpétuellement à cran des grands marchés urbains africains.

x

Houenou Kowanou

Houénou Kowanou

1994
RWANDA. Les charognards
n’ont pas fini leurs
œuvres au Tchad. Le Libéria
les attend encore avec l’Éthiopie.
Tes morts devront attendre.
Tâche de ne pas en produire beaucoup. (…)

Pour une maigre pacotille disparue
Un suspect à un choix fut soumis :
Au gibet périr, ou au feu cuire.
Chez le juge ! clamait-il, lui.

Mahougnon Kakpo (et son recueil « Pour circoncire le sel » publié à Lomé en 2009) conclut cette excursion par ce que l’auteur appelle une « esthétique de l’ésotérisme ». Dégageant avec force la figure de la femme aimée, nommée ici Tatiana, le poète l’inscrit dans un réseau dense de rituels et de métaphores, d’allusions cryptées et de jeux chiffrés, d’ambitions initiatiques et de mythes secrets, pour aboutir à une étonnante et tonique poétique de la connaissance et de l’invention, retrouvant par moments, paradoxalement, certaines des fulgurances d’un Saint-John Perse.

Nous ne sommes plus en agonie
ce poids de chant sur nos épaules
nous fait glisser d’ombre en lumière

sany51225

Si l’analyse des œuvres proprement dite adopte une forme extrêmement académique, sans doute trop pour mon goût personnel, en disséquant longuement les vers à grands renforts de figures rhétoriques, syntaxiques et grammaticales, elle parvient toutefois à établir de captivantes correspondances et d’enthousiasmantes résonances, tant avec une tradition de littérature et de poésie africaines qu’avec des préoccupations sociales, voire politiques, très contemporaines, bénéficiant indéniablement de la vaste et profonde culture littéraire de l’auteur.

Le travail sur les cinq auteurs est très utilement complété par une belle préface d’Apollinaire Agbazahou (la postface de Roger Gbénongvi m’ayant en revanche semblé nettement moins convaincante, bien que plus fouillée en apparence), et surtout par plusieurs entretiens fort éclairants, avec chacun des cinq poètes étudiés ici, mais aussi avec le romancier et journaliste Florent Couao-Zotti, avec le professeur et critique littéraire Adrien Huannou et avec le critique littéraire (et spécialiste d’Aimé Césaire) Guy Ossito Midiohouan.

Un ouvrage inhabituel, inégal, teinté de certaines naïvetés quelque peu désarmantes et de lourdeurs sur-académiques, mais dans son ensemble, tonique, curieux, incisif, joyeusement transversal et ainsi tout à fait passionnant.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Lire cinq poètes béninois » (Daté Atavito Barnabé-Akayi)

  1. Belle analyse.

    Publié par Habib Dakpogan | 1 mai 2015, 23:55

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :