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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Cette nuit, je l’ai vue » (Drago Jančar)

Le récit tragique de la destruction d’une liberté et d’un malentendu historique en Yougoslavie.

x Cette nuit je l'ai vue

Publié en 2010, traduit en français en 2014 par Andrée Lück-Gaye chez Phébus, le dixième roman du Slovène Drago Jančar conduit une furieuse relecture d’une période sombre de l’ex-Yougoslavie, celle de la marche insouciante à la deuxième guerre mondiale, de l’écrasement par l’Allemagne nazie, de la guérilla et du triomphe de Tito, entre 1937 et 1946.

Pour mener à bien l’écriture de cette page de la grande Histoire, il a su, narrateur hors pair, s’appuyer sur l’atypique figure de la jeune Veronika Zarnik, grande bourgeoise slovène de l’avant-guerre, libre et fantasque, fort peu soucieuse des conventions de son milieu, liée à son mari Léo par un pacte unique, et qu’approcheront à leurs risques et périls les narrateurs successifs tentant de comprendre ce qui a pu se passer, exactement, durant ces neuf années de fin d’un monde.

Cette nuit, je l’ai vue comme si elle était vivante. Après avoir traversé la baraque, elle s’est avancée entre les châlits où mes camarades respiraient calmement dans leur sommeil. Elle s’est arrêtée à ma hauteur, m’a regardé un moment l’air pensif, un peu absent, comme toujours lorsqu’elle ne pouvait pas dormir et qu’elle errait dans notre appartement à Maribor, elle s’est arrêtée devant la fenêtre, s’est assise sur le lit, puis elle s’est retournée vers la fenêtre. Qu’y a-t-il, Stevo ? a-t-elle dit, toi non plus, tu ne peux pas dormir ?

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Cavalerie de la Garde royale

Cavalerie de la Garde Royale yougoslave (1932)

Tour à tour, un brillant et fringant officier serbe de la cavalerie yougoslave, la propre mère de Veronika, un médecin officier de la Wehrmacht, une domestique et un garçon de ferme livreront leur récit, leurs vérités et leurs suppositions, ce qu’ils ont vécu et appris au contact de Veronika Zarnik. Dans les creux de leurs idiosyncrasies, dans leurs contradictions et dans leurs palinodies, la lectrice ou le lecteur tenteront de déchiffrer l’histoire d’un drame humain et celle d’une tragédie historique.

Ce trou, une dent s’y trouvait avant, il y a un mois encore, lorsque, contre le mur d’une ferme, quelque part au-dessus d’Idrija, un obus de mortier a explosé, alors un petit bout de pierre ou de métal a atterri droit dans ma bouche, et je me suis retrouvé immédiatement en sang, mais quand j’ai repris mes esprits et que je me suis lavé, il s’est avéré que, Dieu merci, il ne me manquait qu’une dent de devant, mes lèvres aussi avaient été bien déchiquetées, à présent elles ne sont plus qu’écorchées, j’ai juste perdu une dent quelque part près de la frontière italienne derrière laquelle on se retirait pour se réorganiser comme on disait, pour contre-attaquer comme on disait, mais devant Palmanova, on s’est tout simplement rendus. On s’est rendus, que pouvait-on faire d’autre, même si on racontait que les Anglais étaient nos alliés et qu’on attaquerait ensemble les communistes. Pendant quelques jours encore, on a continué de porter nos armes, puis on a reçu l’ordre de les déposer, c’est-à-dire qu’on a laissé les soldats anglais nous désarmer honteusement, ils ont laissé leurs revolvers sans munitions aux officiers, pour l’honneur, mais il y a quelques jours ils les ont aussi ramassés, c’était la dernière marque de notre dignité, on n’est plus une armée, c’est la fin, la finis du royaume de Yougoslavie, la fin du monde.

Chetniks_Flag

Comme le réalise mystérieusement, dans une toute autre tonalité, le magnifique « Dernières nouvelles d’Oesthrénie » d’Anne-Sylvie Salzman, le roman de Drago Jančar traque, dans un moment de rare intensité historique, la substance diffuse d’une identité balkanique, d’une réalité des Slaves du Sud, et des racines d’une agrégation comme d’une désagrégation. Dans les interstices ouverts, il exprime aussi une tragique et poignante histoire d’amour, de liberté, de stupidité, d’aveuglement et de malentendu, de ce brouillard dont la guerre n’a pas l’exclusivité, et qui conduit si souvent à détruire ce que l’on ne peut comprendre.

Quand on apprit qu’une résistance s’était mise en place en Bosnie, il me sembla soudain que la vie avait à nouveau un sens. Čedo et moi jurâmes que nous irions jusqu’au bout, contre les Allemands, contre les Italiens, les Hongrois, contre tous, pour le roi et la patrie. Dans une maison de paysans, nous jetâmes les verres contre le mur, de désespoir parce que l’illustre armée s’était désagrégée, et de joie parce que quelque chose de nouveau commençait. Nous chantâmes et tirâmes en l’air dans la cour, ça puait la slivovica et la mort. C’était un non-sens, ce serment, un non-sens, aurait dit Veronika qui avait ri lors de notre première rencontre lorsque je lui avais raconté pourquoi on allait à cheval à la bataille, un non-sens de se battre contre tous ceux qui s’étaient jetés sur nous et même contre ceux qui nous avaient trahis. Mais alors nous nous battions vraiment, nous tuions, ça sentait la peur et la mort, nous nous battions d’abord contre les Allemands, avec les communistes. Ensuite, les communistes nous frappèrent dans le dos et soudain on devint les alliés des Allemands. C’était quelque chose d’inconcevable pour nous, les héritiers des glorieux soldats de Salonique, nos ennemis, leurs officiers, se promenaient dans notre état-major et nous, du leur, on coordonnait les attaques contre les communistes dont le nombre ne cessait d’augmenter. En Bosnie, malgré ça, on se battit aussi contre les oustachis, même si eux étaient de vrais valets des Allemands, nous on ne l’était pas, nous on organisait seulement des actions avec eux. Čedo et moi, nous nous battîmes tout le temps ensemble, d’abord contre les Allemands, ensuite contre les oustachis. Finalement, et jusqu’à la fin de la guerre, contre les communistes. En Bosnie, en Lika, dans les montagnes slovènes.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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DRAGO JANCAR

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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