☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Sonate cartésienne – et autres récits » (William H. Gass)

Quatre incursions incandescentes dans le gouffre mince qui unit création et folie.

x

Sonate cartésienne 1

Publié en 1998, traduit en français en 2009 dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi par Marc Chénetier, ce recueil comprend quatre grandes novellas pour un total de 370 pages.

Chacune d’entre elles, peut-être plus encore que dans les deux romans monumentaux (et indispensables, si, si) que sont « Le tunnel » (1995) et « Le musée de l’inhumanité » (2013), permet d’apprécier et de déguster à quel point la langue de William H. Gass, associant une rare plasticité et une extrême précision, soutient et amplifie l’ambition de ses projets narratifs, qu’elle soit proprement gigantesque comme dans les deux romans sus-cités, ou d’apparence plus modeste comme dans ces quatre novellas.

« Sonate cartésienne », récit halluciné et tordu d’une mutation physique conduite avec une détermination sans faille, évoluant sans cesse à l’extrême limite de l’onirique et du fantastique cherchant à s’extraire de la « simple » folie. Un voyage bref, intense et nettement incandescent vers des confins où la mythomanie confrontée à l’inexorable ordinaire fait surgir la poésie brute, dans le choc ex post de deux plus que troublants monologues.

Ça n’avait pas été facile : devenir extralucide. Ella avait dû raffiner les organes qu’elle possédait déjà, au-delà de la portée et de la résistance indiquées sur leur notice, en créer d’autres à partir de tétons, de nombrils, de verrues, de cicatrices et de bouts de doigts, et puis de pouces et de coudes, les parties les plus récalcitrantes de son corps, les transformer en récepteurs de signaux jusqu’alors inconnus, raffiner l’ensemble de ses procédures de réglage des longueurs d’onde et d’orientation des capteurs, de sorte que chaque poil se transforme en antenne, qu’il soit planté sur sa tête ou en travers de ses sourcils, qu’il pointe d’un grain de beauté ou d’une aisselle, au-dessus de son pubis, le long de sa jambe, dans son oreille ou dans son nez ; de même, ses dents trouvaient la bonne fréquence, la parabole de ses joues creuses était plus efficace que celle d’un radar, et ses lobes balayaient tout comme des yeux attentifs. (« Sonate cartésienne »)

Gass-Cartesian-sonata

« Chambres d’hôtes » ouvre une curieuse et brutale fenêtre dans la vie d’un comptable véreux, vivant chichement de rapines para-légales, traînant de motel louche en chambre sordide au hasard des contrats proposés ou chassés, vie qui se met à résonner fort différemment, transformant son obsession compulsive pour les détails d’un décor en plongée soudaine dans le sens de la création par rapport à celui de la vie, lorsqu’il pénètre, par une inadvertance proche de l’effraction, dans le cadre extraordinairement kitsch, bienveillant et réglé d’une chambre d’hôtes tenue par un couple âgé.

Walter était comptable itinérant, tarifs imbattables. Il se demanda ce que le vieux professeur de droit Wendell penserait de son travail, parce qu’il allait de ville en ville et d’entreprise en entreprise – surtout des petites au bord de décrocher, comme des boutons prêts à se détacher – et triturait les comptes jusqu’à ce que les chiffres ressemblent à de la compote. Il rédigeait des certificats disant que tout allait bien, ce qui n’était pas faux une fois qu’il en avait fini d’effacer et de réécrire. Ah, mais il aimait tellement les livres de comptes, avec leurs feuillets réglés de lignes bleu-vert pareilles à un dessin de pluie. Il adorait brasser du papier, se disait-il souvent, en se léchant les doigts pour séparer les pages – il n’y avait rien de plus merveilleux que la lavande, l’ambre et la violette des encres passées – ou s’asseoir dans des bureaux qu’il ne connaissait pas, où s’élevaient des piles de registres plats tout bosselés et où les classeurs s’ouvraient comme le bac à légumes des réfrigérateurs. Où il trouvait devant lui rangée après rangée de tiroirs avec des porte-étiquettes en laiton et de ravissantes poignées incurvées. Où les ampoules pendaient de leur fil électrique sous des abat-jours en métal vert. Nombre de registres étaient également pleins de poussière, comme ces livres. Souffler sur les tranches, il s’y était vraiment beaucoup entraîné. (« Chambres d’hôtes »)

Sonate cartésienne 2

« Emma s’introduit dans une phrase d’Elizabeth Bishop » est un tour de force à part entière, qui, tout en proposant une incursion sauvage dans la poésie de Marianne Moore et d’Elizabeth Bishop, avec une intensité infiniment plus significative qu’un prétexte culturel apparent, offre une saisissante leçon de genre, d’éducation, de fantasme, de dérive et d’encaissement de la vie, laissant longuement résonner l’écho du sens de l’écriture (poétique) pour un individu donné. Vivre par procuration, fuir, ou simplement créer pour exister : sans doute l’une des questions artistiques et humaines les plus fondamentales (dont « Le musée de l’inhumanité », à nouveau, se fera l’exégète puissant et inexorable).

Le frêne fut abattu mais je n’en crus jamais la raison. Le bûcher fut construit autour de la souche pour devenir un autel où mon père fendait du bois pour le feu ou séparait les poulets de leur tête. Peu à peu, la souche se couvrit d’un croisillon d’entailles, fonça sous les couches du sang qu’elle avait bu et fut dissimulée par des bataillons affairés de minuscules minuscules fourmis. Traditionnellement, les gosses se rendaient dans le bûcher pour recevoir leur trempe. Bien que par le passé je fusse demeurée raide comme un bâton au bord de mon lit étroit de gamine, je me rendais maintenant au bûcher pour me déshabiller sous le regard déçu de mon père. Cherchant des poils des yeux. Et s’il avait fait une remarque lubrique, s’il s’était penché pour me souffler sur le torse, si sa pine avait distendu son pantalon, il se serait du même coup contredit. Car j’aurais éveillé en lui un minimum d’intérêt.
Il m’a regardée grandir comme un jardinier suit les progrès de la pousse de ses plants, et ce qu’il désirait, c’était la normalité. Je me rappelle vaguement que, petite, mon père me prenait sur ses genoux pour m’inspecter les dents. Quelque chose qui pointe, là. Et d’appuyer sur l’endroit avec son doigt. Cette dent bouge, disait-il, avec ce qui ressemblait fort  à du plaisir, en la faisant douloureusement branler dans tous les sens. Eh bien, oui, il était agriculteur. Et moi je faisais partie de la récolte. Pourquoi pas ? (« Emma s’introduit dans une phrase d’Elizabeth Bishop »)

william-h-gass-1

« Le maître des vengeances secrètes », enfin, construit une éducation entièrement vouée à la machination médiocre, à la folie paranoïaque et revancharde, à la détestation solitaire et hypocrite de l’humanité, prenant pour cadres familiers à William H. Gass ceux de l’apprentissage universitaire et de la petite ville maéricaine, pour y disséminer comme autant de mines perverses les divers précipices que la folie se parant des atours de la création peut imaginer.

Luther Penner, au bout de nombreuses années, avait perfectionné l’art des vengeances secrètes. Elles étaient pâlichonnes, ces vengeances, sans conteste ; elles étaient maigrichonnes ; elles étaient triviales et inoffensives, comparées aux toilettes enthousiastes et musclées de l’honneur qui illuminent l’histoire et en rendent supportable la lecture ; c’étaient pourtant des vengeances conçues dans un tel secret et exécutées avec une telle adresse qu’à en tirer les leçons l’araignée eût raffiné les enchevêtrements de sa toile, la guêpe assuré ses piqûres. Le solennel projet de Luther Penner visait à damer le pion à la Nature et à brûler la politesse  à la Providence ; il était devenu dans ce but, au cours de la période dont il est ici question, un maître de cet art qu’il avait inventé. Doué d’une absolue conscience des pouvoirs qui étaient les siens, il n’hésitait pas à s’adresser à lui-même dans son journal comme « cher maître et ami », prenant soin de composer chaque entrée à la troisième personne et de lui conférer l’impersonnelle précision de la philosophie analytique. (« Le maître des vengeances secrètes »)

Quatre terriblement audacieuses tentatives pour approcher, par des chemins subtilement détournés, le mystère de la proximité et de la résonance entre création poétique et narrative et folie obsessionnelle, nourrie et habitée de traumatismes, réels ou imaginés. Quatre inventions d’une langue ad hoc, côtoyant les gouffres, dessinant plusieurs saisons en enfer, en quête de paradis naturels qu’il faut se forcer à imaginer et à extraire du chaos, avec le faible espoir d’un succès rédempteur, et le lot plus que vraisemblable de l’échec, en espérant que, là encore – et comme le rappelle Claro dans son formidable « Cannibale lecteur », il aura été question d’échouer mieux.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :