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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Le ciel et le sable / Jocelyne » (Tara Lennart)

Deux nouvelles incisives pour dire la complexité, réelle ou imaginée, potentiellement horrible, de certaines situations.

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Publié en 2014 chez e-fractions, ce court recueil assemble deux nouvelles de Tara Lennart, « Le ciel et le sable » et « Jocelyne ».

La première est une vibration de huit pages, abritant le temps d’une adresse, d’une diatribe mezzo voce ou même in petto, d’un courrier dont on ne sait s’il sera envoyé, ou même d’une simple élucubration toute personnelle, le complexe mélange de sentiments qui peut habiter l’ami qui est resté sur place, avec ses doutes et ses hésitations, lorsque l’autre s’est envolé vers un destin d’artiste reconnu. Tara Lennart trouve ici des mots précieux, volatils et justes pour traduire cette ferveur légèrement rageuse qui masque une pensée particulièrement délicate à définir, entre amour, admiration, envie et désarroi.

Ça passe vite, le temps. Trop vite, ça nous laisse avec cette amertume et ce sentiment d’inachevé, comme un brouillon entamé et un peu raté auquel on s’habitue. Moi je ne me suis pas habitué. Je ne m’habituerai pas à la connerie humaine qui fout un putain d’océan entre nous, qui m’éloigne de ces notes chéries. Ouais parce que je ne te l’ai jamais avoué, mais je pourrais presque être sympa avec les tocards qui composent ton public tellement j’aime quand tu joues. Tu transcendes tout, comme quand tu étais gamin. Bien plus encore maintenant que tu maîtrises cette technique fulgurante dont tu rêvais. Enfin, je dis ça, je ne suis pas venu te voir depuis tellement longtemps. Depuis qu’on s’est perdus de vue, depuis que ces mots d’acier se sont logés entre nous et m’ont projeté hors de ton monde. C’est la vie, m’a-t-on dit. C’est bien moi, artiste bancal, complexé par l’aura monumentale du génie que tu es, de croire que la vie peut être autrement qu’une pute de bistrot, trop grosse et mal maquillée, de penser qu’on n’est pas obligé de blesser ceux qu’on aime. Enfin, c’est à peu de choses près ce que m’ont dit les psys qu’on me fout dans les baskets à longueur d’année. Ils me gonflent, comme si apprendre des bouquins de cases à cocher et coller leur nom sur une plaque leur donnait le pouvoir de décider de la vie d’un pauvre paumé qui va les payer toutes les semaines en pensant que ça va le sauver.
On ne se sauve pas du chagrin. (Le ciel et le sable)

Tara Lennart

La deuxième, en renversant une perspective tristement habituelle le temps d’un parcours en voiture de dix-neuf pages, manie les mots lourds, chargés d’horreur, que sont le harcèlement sexuel et le viol, les confrontant à un habillage qui serait ici celui de la nymphomanie, pour, dans un grand élan d’humour noir au tempo enlevé et cérébral, passer en revue en accéléré les images et les clichés qui peuvent paralyser une future victime, ou au contraire justifier l’impensable en lui trouvant les excuses ad hoc.

C’est au moment où elle a murmuré un peu trop près de mon oreille qu’elle n’avait pas d’argent pour me dédommager de l’essence du détour, que j’ai éprouvé de la sympathie envers son mari. Ce pauvre gars avait peut-être, en fin de compte, eu raison de l’abandonner sur une aire d’autoroute à 100 km de Bordeaux. Avec sa main sur ma cuisse, glissant dangereusement vers mon entrejambe, j’ai vu l’embrouille venir. L’espace d’une seconde, j’ai compris ce que doit ressentir une fille seule dans un parking à 3h du matin. L’imminence de la catastrophe, à un pas de l’irréversible. Agir vite, sans panique, avant de se retrouver prise de force sur le capot de sa caisse, juste en dessous du panneau « interdit de tourner à gauche », avec le logo Mini Cooper qui s’imprime dans sa peau à chaque coup de reins de son agresseur. (Jocelyne)

En quelques phrases adroites et puissantes, Tara Lennart parvient à ouvrir d’étonnantes et incisives fenêtres sur une cour de sentiments et de pensées d’une bien complexe sinuosité.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Dépucelage  (Virginie Lou-Nony) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juin 2015

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