☀︎
Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Il était une fois la banlieue rouge » (Guillaume Chérel)

Bagnolet 2000 se souvenant de Bagnolet 1980, en une terrible lucidité nostalgique, encore plus actuelle aujourd’hui.

x

Il était une fois la banlieue rouge

Initialement publié en 2001, réédité en mars 2015 chez e-fractions, le troisième roman de Guillaume Chérel (après un polar dans la série des « Poulpe » et un « galop d’essai » au Fleuve Noir avec le personnage de Zarma le Zarbi que l’on retrouve ici) naît à l’origine d’un besoin de combler un manque personnellement ressenti et de dompter une colère qui l’étreint progressivement de plus en plus : « En 2001, lorsque j’ai publié ce roman, c’était une manière pour moi de tirer la sonnette d’alarme. Et surtout, j’en avais marre de lire, et de voir, des conneries sur la banlieue. Je voulais la raconter plutôt que la stigmatiser, la caricaturer. Oui, la vie dans les quartiers, ça peut-être la « haine » et la violence mais pas seulement… ».

Pour lui qui a « franchi le périph' » dans le « bon » sens, vers la gloire parisienne – en tout cas telle qu’elle est perçue depuis son Bagnolet d’origine -, imaginer cette réunion de retrouvailles  d’anciens amis d’enfance, dix ans après leur dernière partie de football, est l’occasion de camper l’impressionnant narrateur Jérôme Beauregard, fils de militants communistes de la cité, devenu un certain temps médiateur de quartier sous le surnom de Zarma le Zarbi, avant de prendre son envol vers la vie d’écrivain.

Le terrain de jeu a peu changé. Les gros éléments du décor sont encore présents : le parapet en brique rouge, la cour en forme de goutte d’eau, et l’arbre déplumé, contre la colline pelée. En revanche, la plaque d’égout où se formait une mare nauséabonde, les jours de pluie, était cachée par une sorte de tapis de sol perméable de couleur verte, qui me rappelait les tatamis de judo. Le sol en bitume est recouvert de sable et de terre. Deux bancs pouraves ont été installés. Les arbustes, pleins d’épines et de chats errants, qui encerclent la courette, sont plus épais, plus hauts qu’avant. La rue est toujours embouteillée et la tour aussi désespérément grise. Ce bloc de béton – qui nous semblait oppressant ou rassurant, selon l’état de notre humeur – paraît avoir toujours été là, comme s’il datait de la préhistoire. Il n’y a plus de cage à poules ni de pyramide en béton, remplacées par un toboggan dégueulasse, des balançoires sur ressorts, en forme d’animaux de la ferme. Envolés aussi, les horribles tubes en ciment sur lesquels nous nous écorchions les genoux. Les sièges en béton, où jamais personne ne s’est assis à ma connaissance, sont encore là. Trente ans qu’ils s’érodent, partent en poussière. Dans deux ou trois siècles, la couche d’ozone et la pluie acide les auront dissous une fois pour toutes.
Après l’ère des cages à poules, il y eut la période des terrains de basket, puis des murs d’escalade : « Ils nous prennent pour des singes, ma parole ! », râlait Mouloud. Nous étions des mômes assez agiles pour grimper, ou sauter, sur des perchoirs de plus en plus hauts. Ensuite, ce fut .la mode des tables de ping-pong… en fer – avec des filets en métal aussi fins que des lames de rasoir – pour pas qu’on puisse les détruire. Les concepteurs savent que le gremlin de banlieue est un as de la destruction. Il peut vous pulvériser une boîte aux lettres, un abri de bus, ou un gymnase en quelques secondes. Celui qui arriverait à canaliser cette énergie pour construire plutôt que détruire ferait fortune, ou la révolution.
Un espace libre sans voitures nous suffisait pour jouer.
Au foot. Le sport des pauvres, récupéré par les riches.
On mettait nos cartables ou nos affaires par terre pour faire les buts et c’était parti.

25aout2010_Bagnolet_LaNoue_07

La Noue, à Bagnolet. Photo : Adel Tincelin.

Jérôme Beauregard, dont le meilleur ami gardé dans la cité est tué sous ses yeux, victime de quelque règlement de comptes, le matin même de la réunion d’anciens prévue, passe fiévreusement en revue dans ces 260 pages une vie, la sienne, un contraste, celui entre son Bagnolet et son Montreuil des années 1970-1980 et ce qu’ils sont devenus à l’orée des années 2000, un désespoir, qui est à la fois, en partie, celui d’une jeunesse déjà enfuie, et, plus profondément, celui d’un abandon généralisé et de ses conséquences.

Quand on était mômes, on se moquait de la banane de Dédé. Un vrai personnage de Margerin. Comme Hainaud, il était fan d’Elvis. Pour lui, Johnny est un pantin décoloré. Cette toile a tellement plu à Dédé que mon père lui en a fait cadeau. Comme je la regrettais, mon père m’en a refait une autre identique. Sans rien me dire, et il est mort. Je l’ai veillé une nuit durant. À l’aube, je savais ce qu’était la mort.
C’est tout ce qu’il me reste de lui, ce tableau. Plus quelques photos en noir et blanc et des stylos de la SFP. Il est maintenant pendu au mur, dans mon bureau, face à une peinture de l’artiste corse, Jules-Franck Mondoloni, dédiée à la rue des Enfants-Rouges.
Le Narval ressemble de plus en plus à un saloon de l’Ouest américain. Dédé a fait installer des portes style western, avec écrit dessus Route 66. Au début, ça surprend. D’autant plus que les trois quarts de sa clientèle ne doivent pas savoir à quoi ça fait allusion… Dans la rue, tout autour, il n’y a plus que des rades arabes ou des restos grecs et chinois. Mais à la longue on s’y fait.
Les Gaulois ont fini par s’intégrer.

cherel1

Sûrement aussi lucide mais infiniment moins donneur de leçons que le Thierry Jonquet de « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » (2006), nuancé en diable tout en évitant les concessions inutiles ou complaisantes, recourant par moments avec habileté à un humour incongru désamorçant la tension croissante, et rappelant par là le Charles Robinson de « Dans les cités » (2011), riche en tendresse et en amour hésitant ou pudique au cœur de la vulgarité débridée, ce qui constituait aussi l’un des grands charmes du « Clan Boboto » de Joss Doszen, vibrant des infrabasses sociales et politiques que  Loïc Merle développera sous un autre angle dans son « L’esprit de l’ivresse » (2013), le roman de Guillaume Chérel n’a – hélas – pas vraiment vieilli en quatorze ans, ainsi qu’en témoignent peut-être les terribles événements de janvier 2015.

Devenu encore plus urgent au fil des années écoulées depuis 2001, à moins de partager le pessimisme de l’un des protagonistes et de craindre qu’il ne soit trop tard, ce roman à la langue acérée et robuste est une lecture à la fois profondément humaine, nettement désolante et clairement nécessaire.

Ce roman est devenu le livre-témoignage d’une période dorée, où la solidarité et la fraternité l’emportaient sur l’individualisme et la précarité.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Dépucelage  (Virginie Lou-Nony) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juin 2015

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :