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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Léviathan » (Arno Schmidt)

Les trois novellas fondatrices de l’œuvre d’Arno Schmidt.

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Leviathan

Publié en 1949, traduit en français en 1991 chez Christian Bourgois, le premier opus d’Arno Schmidt regroupait trois novellas : « Gadir ou Connais-toi toi-même », traduite par Dominique Dubuy et Pierre Pachet, « Léviathan ou Le meilleur des mondes », traduite par Jean-Claude Hémery, et « Enthymésis ou C.J.V.H. », traduite par Claude Riehl, accompagnées dans l’édition française d’une élégante postface, principalement lexicale, de Pierre Pachet.

Trois journaux intimes, fragmentaires, délicats par moments à interpréter : celui d’un navigateur et savant de Massilia, cherchant à s’évader de la geôle carthaginoise où il est enfermé depuis tant d’années (« Gadir ou Connais-toi toi-même »), celui d’un professeur, soldat du Troisième Reich, dans les derniers jours de la deuxième guerre mondiale en Europe, confronté à la veulerie, à l’hypocrisie et au fanatisme, confiné dans un improbable wagon silésien, où il conduit néanmoins un cours accéléré de philosophie pour un auditoire restreint (« Léviathan ou Le meilleur des mondes »), celui d’un explorateur et scientifique égyptien de la période hellénistique, lancé à travers le désert africain pour mesurer la courbure et la circonférence de la Terre, dont il refuse pourtant, à titre personnel, d’accepter la sphéricité revendiquée par son maître Ératosthène (« Enthymésis ou C.J.V.H. »).

Dans le cahier « officiel », j’ai rapidement griffonné quelques formules sur la navigation dans le grand cercle, etc. (ils veulent toujours des sciences « appliquées » : encore une caractéristique de l’esprit barbare). – Allons, je ne veux pas être injuste. Quand je songe au destin de mon premier livre sur le Periodos. – Pour un premier éditeur, c’était trop long ; pour un autre trop hardi dans les conséquences philosophiques (avais aussi avancé quelques petites choses contre la religion d’Etat) ; un autre manquait justement de papyrus ; un autre voulait extraire seulement les passages qui parlaient des pays nordiques des plus éloignés et les présenter comme contes de Milet pour ses lecteurs à sensations (et il était passionné : influence de la lune sur les mouvements de la mer entière! Ce qu’il avait toujours cherché !) – alors j’ai fait faire par Diagoras encore une copie pour lui, « Première et unique édition en deux exemplaires », puis suis encore venu chercher mon malheur à Gadir. – Ne viendra pas hanter la postérité, le Periodos ; c’est égal : il y a de toute façon déjà plus de livres que d’yeux pour les lire. (« Gadir ou Connais-toi toi-même »)

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Le périple de Pythéas.

Trois messages curieusement codés, usant d’une ponctuation très particulière, reflétant plus ou moins parfaitement les états intimes de conscience des trois locuteurs, anticipant sur l’ensemble du travail d’Arno Schmidt, et évoquant aussi la manière singulière de tordre le sens de ces signes respiratoires, leur offrant une nouvelle portée symbolique et pratique, que l’on retrouvera chez Reinhard Jirgl, par exemple dans « Les inachevés ».

À vrai dire, c’est pure folie que vouloir partir : il se peut que 500 mètres plus loin, les rails aient sauté. – En face de moi se sont étendus les deux autres soldats, la fille entre eux (ce qu’on fait de pire dans le genre petite main) ; un septuagénaire en uniforme des P.T.T. (« à 108 ans, il frappe toujours l’enclume, et par-dessus le marché, il donne tout son salaire au Secours d’Hiver ! », c’est le genre de choses qu’on lit dans tous les journaux) ; à côté, le pasteur au milieu de ses sept enfants (sept : c’est vrai, si lui ne faisait pas confiance à Dieu, qui donc le ferait ? Deux d’entre eux occupent toute la largeur de la porte). Dans notre coin, à côté de moi, Hanne, sa mère, deux écolières – ; puis les deux héros de la Jeunesse hitlérienne, avec leur demi-douzaine de bazookas (ils font les malins et s’en servent comme d’oreillers en fumant négligemment – fameux – la jeunesse est notre avenir, isn’t it ?). Puis, les deux autres vieux et une vieille (certainement de la campagne : dans leur coin, on n’entend parler  que de la « bonne terre », – avec l’accent lourd et traînant de la Silésie ; « Ah, la bonne terre grasse ! » Extra Silesiam non est vita). (« Léviathan ou Le meilleur des mondes »)

1945-02-Dresden

Trois démonstrations désespérées d’humanité dans des situations extrêmes qui invitent un fantastique sournois mais peut-être libérateur à se faufiler dans les interstices ouverts, aux limites, dans la réalité environnante, et à autoriser une fuite, même purement intérieure, à permettre l’existence d’un recours aux forêts, même illusoire, comme le magnifiera le grand « Scènes de la vie d’un faune » en 1953.

12e jour
Vent de nord et ses bourrasques de sable (on dirait un menu). Dans la tourmente, ombres furtives. – J’ai ordonné une marge d’erreur de près de 4 stades : n’ayant pas vu le soleil pour la plus grande partie de la journée, j’étais obligé de deviner où était le Sud. Eh oui ! Nous fonçons au jugé ; tout à la gloire d’Ératosthène. – Je souhaite de tous mes vœux que l’humanité trouve au plus vite les moyens de s’anéantir ; certes, il est à craindre que cela mette pas mal de temps, mais ils y parviendront, j’en suis sûr. Ils devraient apprendre à voler dans les airs : ils pourraient ainsi lancer des brandons sur les villes en toute sûreté (belle image : une nef au gros ventre d’airain avec une poignée d’hommes en armure qui jettent en ricanant des bûches brûlantes, tandis que d’en bas hurle un tir nourri de flèches vers les monstres caparaçonnés. Des jarres d’acier aussi qui déversent de l’huile enflammée. Et du poison. Dans les fontaines. La nuit.) Oh, ils finiront par trouver (avec tout ce qui me vient à l’esprit !) Car ils pervertissent tout. L’écriture : elle était destinée à conserver pour l’éternité des poèmes, des sagesses et des souvenirs – mais, eux, ils vous tartinent des myriades de romans de pacotille et des appels à la haine. Les métaux ? En un tournemain, ils vous ont fait des épées et des pointes de flèches. – Le feu ? L’instant d’après les villes flambent. Et sur l’agora se presse la foule des joueurs de passe-passe, des spadassins, des écorcheurs, des entremetteurs, des charlatans et des putains. Et dans le meilleur des cas, ce sont des imbéciles, des freluquets ou des vociférateurs sans cervelle. Et tout ce beau monde est suffisant, joue la respectabilité, fait des courbettes, se rengorge, fait des moulinets avec les bras, roule les yeux, caquette, croasse. (Ils ne manquent pas d’expressions : >Il a vécu< traduisez par : c’en est un qui a fait son plein de crapuleries. – >Il s’est forgé un caractère< : s’est enfin débarrassé de tout idéal. – >Il a de l’aisance< : arrogant et mûr pour la potence.) Voilà pour les petits ; quant aux > grands < : les hommes d’État, les politiciens, les orateurs ; les princes, les généraux, les officiers, étranglez-les sur-le-champ, avant qu’ils aient eu le temps ou l’occasion de conquérir le titre de > grand < aux dépens de l’humanité. – Seuls méritent ce titre : les artistes et les savants ! Et sinon personne ! Le plus modeste d’entre eux, s’il est honnête, est mille fois plus grand que le grand Xerxès. – Si les dieux m’accordaient 3 vœux, mon premier serait qu’ils débarrassent immédiatement la terre de l’humanité. Et des animaux (eux aussi sont trop méchants déjà). Et surtout des plantes (sauf les insectivores). – Le vent souffle plus fort. (« Enthymésis ou C.J.V.H. »)

Arno Schmidt

Ce livre essentiel, aux racines de l’œuvre d’Arno Schmidt, portant déjà en lui cette incroyable capacité à mêler intimement une érudition hors du commun, maniée en arme de guerre au service d’un humanisme rageur et désespéré, et une malice capable de franchir allègrement, parfois au sein d’une même phrase, tous les registres connus du langage, est par ailleurs malheureusement épuisé actuellement.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Miroirs noirs  (Arno Schmidt) | «Charybde 27 : le Blog - 30 mars 2015

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