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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Vilnius Poker » (Ričardas Gavelis)

Un exceptionnel roman-univers pour tenter de se battre contre la tentation de l’Oubli.

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MTL Vilnius Poker

Publié en 1989, à paraître en français le 6 mars 2015 chez Monsieur Toussaint Louverture dans une traduction de Margarita Le Borgne, le premier roman du Lituanien Ričardas Gavelis (1950-2002), écrit après trois recueils de nouvelles, compte incontestablement parmi ces œuvres qui peuvent changer la face d’une littérature « nationale », et contribuer décisivement à la transformation continue de la littérature « tout court ».

Roman d’une ville (Vilnius), roman d’un pays (la Lituanie), roman d’une époque (les dernières années de la domination soviétique), roman d’une situation (le carrefour perdu des civilisations), « Vilnius Poker » est aussi et peut-être surtout le roman d’une mise en scène tragique, diaboliquement habile, avec ses quatre narrateurs successifs parmi lesquels se glisse une touche déroutante de fantastique, celle de la solitude radicale de l’être moderne et de ses frénétiques tentatives de fuite et d’oubli, dans le matériel, la consommation et la folie méthodique.

Une étroite trouée entre deux immeubles, petite brèche dans un mur incrusté de fenêtres aveugles : une étrange ouverture sur un autre monde. Là-bas, il y a des chiens et des enfants qui gambadent ; tandis qu’ici, rien qu’une rue déserte et des tourbillons de poussière chassés par le vent. Un visage oblong, tourné vers moi : lèvres fines, joues creuses et yeux silencieux (noirs, vraisemblablement) – un visage de femme, laiteux et sanguin, interrogatif et souffrant, divin et débauché, chantant et mutin. Une vieille maison au fond d’un jardin, couverte d’une vigne folle, à sa droite quelques pommiers desséchés, à gauche un fouillis de feuilles mortes que personne n’a ramassées ; elles tournoient dans l’air, et pourtant même les branches les plus frêles ne frémissent pas…
C’est dans cet état que je me suis réveillé ce matin (un matin). Tous les jours de ma vie commencent par une séquence d’images douloureusement précises, on ne peut pas les inventer ou les choisir. Elles sont l’œuvre de quelqu’un d’autre, elles retentissent sans bruit, ébranlent mon cerveau encore endormi, puis disparaissent. On ne peut pas les effacer. et ce prélude feutré détermine la couleur de la journée à venir. On ne peut pas y échapper – à moins de ne jamais se réveiller, de ne plus décoller la tête de l’oreiller. Cependant, on obéit : on ouvre les yeux et on voit la chambre, les livres sur les étagères, les vêtements entassés sur le fauteuil. Et on se demande qui mène la danse. Pourquoi interprète-t-on la partition de sa journée de cette façon et pas d’une autre ? Qui est le mystérieux démiurge de notre naufrage ? Choisit-on au moins la mélodie de notre vie ? Ou bien toutes nos pensées sont-elles garrotées par Eux ?

Vilnius_view

Vytautas Vargalis, le personnage apparemment central de ce roman, dont la narration obsessionnelle et paranoïaque occupe les deux tiers du livre, évolue à travers ces mornes années plombées comme un être habité, en lutte secrète contre le vaste complot déshumanisant qu’il connaît, et en quête désespérée de refuges sûrs, osant à peine croire à la possibilité de l’amour au sein du déchaînement mécanisé des passions érotiques et de la performance sexuelle toute-puissante. Doté d’une conscience suraiguë de l’histoire de son pays vide de sens, carrefour des haines viscérales où les Lituaniens, les Polonais, les Juifs et les Russes se sont tués et se tuent au long des siècles, Vytautas ne sait pas ce qu’il doit incarner, héros ou bourreau, traître ou victime, témoin ou acteur, depuis le service de bibliothèque qu’il dirige, service enchaîné à une absurde tâche bureaucratique, qui laisse tout le temps nécessaire pour penser, rêver, ratiociner, boire et baiser.

Le Pragois Franz Kafka est évoqué ici à juste titre par de nombreux commentateurs, distillant l’absurde autour d’une quête dont l’objectif réel demeure informulé, mais c’est peut-être Emmanuel Ruben et sa belle « Ligne des glaces » qui proposent l’écho et le contrepoint les plus pertinents au travail de relecture furieusement poétique d’une décantation historique et humaine conduit ici par Ričardas Gavelis.

Vilnius_at_dusk

Les événements les plus importants de notre vie ne se produisent pas à la lumière du jour ; la fatalité fait sa sombre besogne par temps ombrageux, dans le crépuscule poussiéreux qui assassine toute lucidité – c’est de là que surgissent les chauves-souris, c’est de là que les yeux du néant vous guettent. Une part de notre destin se joue là où hululent les chouettes – et d’où seuls les pigeons gris et crasseux de Vilnius s’échappent, pour rejoindre la lueur du jour.

De manière plus radicale encore que Ryūnosuke Akutagawa dans son « Dans le fourré » / « Rashōmon » (1922), de manière plus décisive que Iain Pears dans son « Cercle de la Croix » (1997), Ričardas Gavelis manie avec une redoutable perfection l’enchaînement de trois narrateurs (que l’on aura, là aussi, surprise et plaisir à découvrir, au moment où, quittant l’arrière-plan du récit principal, ils prendront la parole à leur tour) succédant à Vytautas Vargalis, déconstruisant le récit jusqu’alors accepté et ouvrant d’étonnantes perspectives cavalières à la lectrice ou au lecteur, ainsi progressivement abasourdi.

Je me souviens bien de ce jour et de cet endroit. C’était là, au niveau de l’église orthodoxe dans la rue Basanavičius. Une journée claire et ensoleillée, aussi bien dehors qu’en mon for intérieur. Un ciel d’azur illuminait mon âme. Un jour comme celui-là, votre esprit fonctionne harmonieusement et sans difficulté ; vous comprenez d’un coup bon nombre de choses que, pendant plusieurs mois, vous n’aviez même pas cherché à saisir. Ce n’est que pendant un jour comme celui-là que l’on réalise qu’on possède un esprit, et non un simple ordinateur bourré de neurones.

Viniaus Pokeris

L’absence de recours à un soutien mythologique direct et la langue, précisément poétique plutôt que vicieusement elliptique, mises à part, on comprend bien entendu que l’autre nom le plus évoqué à propos de Ričardas Gavelis soit celui de James Joyce, et de son « Ulysse ». Décortiquant sa Vilnius comme une Dublin qui aurait été incessamment broyée à la moulinette de la Grande Histoire pour se résorber dans son insignifiance, l’auteur organise patiemment une métaphysique paranoïaque, à l’ombre tutélaire des massacres toujours renouvelés et menaçants, et de l’expérience dévastatrice des séjours en camp de concentration ou de travail, un parcours glaçant d’où toute chaleur se voit insidieusement diluée et bannie, vidant la quête d’amour, de sexe et de signification de tout espoir d’échapper à la simple matière conquérante.

Lorsqu’Ils sont pistés, Ils changent instantanément de stratégie. Ils possèdent une multitude de façons de nuire et autant de méthodes pour anéantir un être humain. On ne peut pas Les cerner, Les bloquer ou Les mettre dos au mur – ce sont Eux qui t’encerclent, t’assiègent. Tu n’est qu’une forteresse vivante, dont, hélas, les parois sont lamentablement fragiles. L’être humain ne résiste pas à Leurs assauts. Il peut tenir un mois, un an, une décennie. Mais, tôt ou tard, les forces lui manquent. Ne serait-ce qu’un instant. Sans qu’il s’en rende vraiment compte, Ils envahissent son esprit. Ils y rampent comme une légion de cafards tout-puissants.
J’ai entrevu Leur organisation fantomatique. Je sais que je ne suis pas le seul à enquêter sur Eux ; les objets uniques, comme les personnes uniques, n’existent pas. Grâce à certains livres, je sais que je ne suis pas tout à fait seul. Cette idée me donne du courage dans mes périodes d’absolu désespoir. (….)
C’est pour mener mon enquête clandestine que je me suis fait embaucher à la bibliothèque. C’est plus commode ainsi, ayant sous la main les livres dont j’ai besoin. Je dis « les livres dont j’ai besoin », cependant je ne sais pas (personne ne sait) quels sont ces livres. Les études sur Eux n’existent pas et ne peuvent pas exister. De tels savoirs sont glanés grain par grain. De plus, l’amour propre et la vanité murmurent à ton oreille que tu es le premier à avoir découvert l’ordre du monde, la composition du Bien et du Mal. Et cette faiblesse est dangereuse pour celui qui s’est engagé sur le Sentier. Il est peu probable que depuis des millénaires personne n’ait trouvé ce Sentier. Une multitude de livres y font allusion – peut-être de façon un peu trop vague, presque inintelligible, pourtant ces mises en garde discrètes sont indispensables à celui qui commence son initiation. Une foule d’artistes a disparu pour toujours. Quelques-uns, cependant, ont survécu. Saint Paul, Bosch ou Blake ont essayé, chacun à sa façon, d’avertir l’humanité à Leur sujet. Sade, Nietzsche ou Socrate ont payé pour leur courage. Je suis convaincu qu’il y a eu des essais rédigés précisément au sujet de Leur organisation. Tous les incendies dans les grandes bibliothèques, tous les autodafés de livres, manuscrits ou papyrus que nous connaissons n’étaient pas accidentels. On ne peut que supposer le vrai rôle d’Érostrate au cœur de l’histoire universelle. À chaque fois, Ils savaient précisément ce qu’Ils brûlaient et lequel parmi les milliers de traités enflammés avait percé Leur mystère. Leur logique est cauchemardesque : Ils ne détruisent pas un ou quelques livres, Ils sont conscients que cela Les trahirait et attirerait notre attention. Au moindre danger, Ils ratissent large. Ils peuvent anéantir une ville entière pour supprimer une seule personne qui aurait trouvé la clé. L’engloutissement de l’Atlantide, la tragédie de Sodome et Gomorrhe portent jusqu’à nos jours le relent de Leur œuvre.
Comment est-on censé supporter tout cela lorsqu’on est seul face à ces flammes qui réduisent en cendre des savoirs millénaires, ou lorsqu’on entend les cris plaintifs de milliers d’innocents ?

Engagé dans un projet fort différent de celui d’Antoine Volodine, Ričardas Gavelis manie pourtant comme lui, en maître, l’humour du désastre, et nous offre donc ici un très grand roman et une lecture résolument indispensable, dont il faut remercier Monsieur Toussaint Louverture pour cette parution française (dont on devine déjà, qui plus est, que l’objet-livre va être somptueux). Et pour reprendre les mots d’une grande justesse forgés par cet éditeur si attachant :  C’est le livre de toutes les grandes capitales modernes dévorées par l’apathie et la tentation de l’oubli. C’est le portrait d’un peuple dépouillé de son histoire. C’est un piège.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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GavelisR

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Vilnius Poker » (Ričardas Gavelis)

  1. Merci beaucoup pour cette belle tentation : les références citées, pour celles que je connais, sont toutes importantes voire indispensables. Il nous reste certainement beaucoup de grands textes à découvrir venant de l’Est.

    Publié par Sandrine | 21 février 2015, 12:14
  2. Roman fascinant; dommage que plein des allusions anti-polonaises

    Publié par André Grotuz-Kulikowski | 1 avril 2016, 15:11

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2015 | Charybde 27 : le Blog - 30 décembre 2015

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