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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Le meilleur » (Bernard Malamud)

Sous le signe du Graal, le rêve idyllique de l’ascension par le sport, sa réalité, sa noirceur fallacieuse, dès 1952.

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Publié en 1952, resté inédit cinquante-trois ans en français et enfin traduit en 2015 par Josée Kamoun chez Rivages (dont il faut saluer le formidable travail de réédition en cours autour de cet auteur), le premier roman de Bernard Malamud, s’il traite en apparence de l’un des deux plus emblématiques sports des États-Unis, avec le football, n’est au fond PAS une histoire de baseball, même si celui-ci occupe largement le terrain narratif, mais un terrifiant récit de mal, de faiblesse, de folie et d’hybris, nichées au cœur du rêve américain, en même temps qu’une singulière, mélancolique et joliment désespérante réécriture du mythe du Roi Pêcheur, à l’opposé de la lénifiante interprétation offerte par le film qui en fut extrait en 1984.

Tout juste sorti de sa campagne, Roy Hobbs, dix-neuf ans, est dans le train en route pour une séance de démonstration auprès d’une équipe professionnelle de baseball, qui, compte tenu de son incroyable talent « naturel » de batteur, devrait lui valoir un contrat, lorsqu’au cours de la même nuit, il ridiculise de manière mémorable un champion de rencontre, et croise la route mortifère d’une « tueuse de champions » (épisode tiré d’un fait divers réel qui secoua l’Amérique saine et sportive de 1949). Quinze ans plus tard, il tente un incroyable come-back en se faufilant au sein d’une équipe talentueuse mais désemparée, au bord du gouffre, dont il sauvera peut-être la saison, sous l’égide du vieil entraîneur maudit Pop Fisher (le Roi Pêcheur du mythe percevalien), et qu’il semblerait pouvoir emmener bien au-delà.

Quand l’aube culbuta la nuit, une rafale de pluie l’aveugla – non, la vitre était fermée, mais les gouttes obliques lui donnèrent soif, et de cette soif naquit la faim. Il tendit la main vers le filet pour y prendre son caleçon. Il fallait qu’il arrive le premier au wagon-restaurant, histoire de limiter la portée de ses bourdes car il doutait fort que Sam soit levé pour lui indiquer quoi commander et comment se tenir. Il retira son sweat-shirt gris et baissa le caleçon de coton blanc qu’il portait en guise de pyjama au cas où surviendrait un accident qui ne lui laisserait pas le temps de s’habiller. Il passa sa chemise en se contorsionnant, voulut enfiler le pantalon de son beau costume, courbé en deux pour le remonter, mais il avait fourré les deux pieds dans la même jambe, et ses acrobaties ne le menèrent nulle part. Il s’inquiéta de se retrouver ainsi bloqué dans une camisole de force sur sa couchette avec une marge de manœuvre aussi réduite ; il risquait de faire craquer son pantalon, ou d’être obligé d’appuyer sur le bouton pour appeler le porteur, ce qu’il redoutait. À force de se tortiller, il finit par attraper le bas de la jambe et tira dessus. Il libéra ses pieds avec un soupir de soulagement, glissant cette fois le bon dans la bonne jambe. Il s’assit alors, fixa ses chaussettes, noua ses lacets, passa une cravate et parvint même à endosser une veste : lorsqu’il écarta les rideaux, prêt à sortir, il était habillé de pied en cap.

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Placé sous les signes indiens de la stupidité irrémédiable, de la fausseté des miroirs aux alouettes, des hasards comme des nécessités, de la malchance comme déterminisme social, de la cruauté et de l’égoïsme, et de l’impossible rédemption, « Le meilleur » (dont le titre américain « The Natural » éclaire encore davantage la noirceur fondamentale) réussit la prouesse à peine croyable, en feignant de s’intéresser à un potentiel cheminement glorieux (programme que, chacun à leur manière, l’Antoine Bello du roman « Mateo » (2013) et le Ericson Core du film « Invincible » (2006) réussissent largement pour le football européen et pour le football américain, respectivement), d’offrir au lecteur une fable infiniment plus sombre et plus extrême que son « L’homme de Kiev » (1966), qui traitera pourtant d’antisémitisme radical et de pogroms menaçants dans la Russie à bout de course des tsars. Un choc insidieux et salutaire, qui détruit avec une sauvagerie joueuse et précoce l’un des grands mythes de la société de l’individu consommateur méritant.

« Quitte à me tuer à la tâche… », Roy parlait au micro depuis le marbre devant la foule muette qui s’entassait sur le stade des Knights où ils allaient jouer à guichets fermés, « …je me donnerai à fond, j’irai au bout de mes possibilités pour être le plus grand de tous les temps au baseball. Je vous remercie. » Il termina en déglutissant, ce qui résonna comme un hoquet électrique dans les micros, puis il s’assit, pas franchement content de lui malgré les festivités, car lorsqu’on lui avait demandé de faire un discours, il s’était dit qu’il commencerait par une blague puis qu’il remercierait tout le monde et dirait quelle bonne équipe étaient les Knights et combien il avait plaisir à travailler avec Pop Fisher, or voilà ce qui était sorti de sa bouche à la place. Et puis flûte après tout, qu’est-ce que ça pouvait faire qu’ils sachent ce qu’il pensait ?

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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