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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Terminus Belz » (Emmanuel Grand)

Entre filières mafieuses est-européennes et mythes ancestraux des pêcheurs bretons, un étonnant polar.

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Terminus Belz

Publié début 2014 chez Liana Levi, le premier roman d’Emmanuel Grand réussit à joliment associer les éléments fort contemporains de l’immigration clandestine, du crime organisé et de la traite des êtres humains avec ceux, ancestraux, intemporels et largement rêvés, d’une Bretagne îlienne et mythologique.

Belz, île bretonne archétypale (qui n’a rien à voir avec le village sis sur la ria d’Étel, à proximité du Pont-Lorois, mais qui, face à Lorient, a tout d’un condensé imaginaire de Groix, de Belle-Île et de quelques autres îles atlantiques) : c’est là que Marko, immigré clandestin ukrainien tentant d’échapper au réseau mafieux roumain qui le convoyait et avec lequel il s’est violemment embrouillé, s’est réfugié, et est parvenu à se faire embaucher comme matelot pêcheur par un patron bourru et généreux. Alors qu’il se prend à espérer avoir échappé, peut-être, aussi bien à l’exécution sommaire par ses poursuivants qu’à la capture suivie d’une tout aussi fatale reconduite à la frontière, un crime horrible sur l’île isolée du monde la transforme brutalement en souricière.

Caradec conduisit Marko dans la salle à manger qui donnait sur un petit réduit avec un lit, une chaise et un évier en faïence. Une minuscule fenêtre ouvrait sur un champ de luzerne qui ondulait sous le vent.
– Attends-moi là deux secondes.
Marko resta debout, examinant autour de lui le canapé, deux fauteuils en velours râpé et une table sous l’escalier qui montait à l’étage. Il s’approcha de la petite bibliothèque où s’amoncelait un capharnaüm de revues, manuels et bouquins divers. Des exemplaires du Chasse-Marée, d’Armen, du Crapouillot, des romans écornés de Simenon et de Quéffelec… Quand Caradec redescendit, Marko feuilletait L’Île au trésor de Stevenson.
– Je peux prendre ?
– Bien sûr. Fais comme chez toi. Et essaie de dormir. Demain, réveil à quatre heures. Et tiens, prends ça en te levant. Deux, dans un verre d’eau.
Caradec tendait une petite boîte de Nautamine.
– C’est pour quoi faire ?
– Le mal de mer.
Le marin remontait déjà l’escalier quand Marko l’interpella.
– Monsieur Caradec ?
– Hmm ?
– Je m’appelle Marko Voronine.
– Ah.
Caradec réfléchit.
– Voronis… Marko Voronis. Ça fait plus grec. Ça te va ?
– Oui.
– Bon. Alors, au pieu.
Caradec remonta dans sa chambre. Marko suspendit ses affaires trempées sur la chaise et sur le coin de la porte, puis se glissa tout nu dans le lit qui sentait le renfermé. Il lut trois pages de L’Île au trésor et s’endormit profondément.

 Anatole Le Braz

Ne dégageant sans doute pas, dans des registres qui s’effleurent, autant de sensibilité poétique et bourrue que le somptueux « Cavale blanche » de Stéphane Le Carre, abusant par moments de la caricature peu crédible pour certains de ses personnages (l’institutrice ou le libraire, tout particulièrement), « Terminus Belz » parvient néanmoins à ficeler une intrigue policière qui sait déjouer les attentes de la lectrice ou du lecteur, et explore avec brio les marges fantastiques terrifiantes d’un certain folklore breton ancestral, nourri d’Anatole Le Braz et de sa « Légende de la mort ».

Jugand mit cap à l’ouest. À une bonne dizaine de milles, il y avait un coin de pêche qui lui portait chance. En se dépêchant, il aurait le temps de faire trois traits. Il poussa le moteur au maximum. La mer grise avait effacé la ligne d’horizon et ondulait de son énorme dos sous les coups de fouet d’un solide vent de nord-ouest. Le Verse-à-boire prenait les paquets de mer de plein fouet. Des gerbes d’écume giflaient les hublots et l’essuie-glace tournait à plein régime. Jugand barrait, raide comme le calvaire de Beg Melen. Sur la passerelle, Martin et Daniel avaient enfilé leurs cirés et s’étaient allumé une cigarette. Le bruit était assourdissant. Sous le portique, Pascal préparait les caisses pour le tri des prises. Ils avaient mis le premier chalut à l’eau à six heures et l’avaient traîné pendant deux heures entières. Pour la remontée, c’était Pascal qui prenait le commandement. Martin était au treuil et le suivait des yeux, prêt à réagir au moindre coup de menton. Dans la fosse, Pascal redressait le chalut tandis que Daniel récupérait la ralingue de boules. Jugand sentit la remontée. Au bout d’un quart d’heure, le cul du chalut était hors de l’eau et Daniel remontait le boulet chaîné. Quand la prise fut à bord, grosse et ronde au-dessus de la fosse, Pascal se figea. Puis il tourna les talons, fila sur la coursive et débarqua sur la passerelle, blanc comme neige.
– Nom de Dieu, Pierrick ! Viens voir.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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