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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La dénazification » (sous la direction de Marie-Bénédicte Vincent)

Onze articles d’historiens sur différents aspects de la dénazification et de son inachèvement.

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Publié en 2008 dans la collection Tempus des éditions Perrin, ce recueil de onze articles (déjà parus dans la revue Vingtième siècle mais revus pour l’occasion) assemblé par Marie-Bénédicte Vincent, qui signe également le premier texte, est quelque peu hétéroclite malgré son titre unificateur, mais parvient in fine à être plutôt passionnant.

Un article sort du lot par son ampleur et sa qualité générale : « Punir et rééduquer : le processus de dénazification (1945-1949 » de Marie-Bénédicte Vincent, qui compare habilement les politiques menées, ensemble ou séparément, par les quatre Alliés dans leurs zones d’occupation respectives, puis l’impact du démarrage de la guerre froide sur l’arrêt plus rapide que prévu des politiques de dénazification (ainsi que le rappelle avec un immense brio Alban Lefranc en filigrane de son « Si les bouches se ferment »).

Trois autres sont remarquables dans leur analyse fine de l’usage d’un médium particulier dans le processus de dénazification, que ce soit pour établir les faits ou pour accompagner le travail de contre-propagande refondatrice jugé nécessaire par les Alliés : « La photo de presse et la libération des camps en 1945 » de Barbie Zelizer, « L’image comme preuve » de Christian Delage, et « Faire d’un champ de ruines une démocratie » (sur l’utilisation de la radio par les Alliés) de Muriel Favre.

Deux autres proposent de puissants zooms sur une partie spécifique du processus : la difficulté initiale à reconnaître la spécificité juive dans l’immédiat après-guerre, avec « Les camps pour personnes déplacées juives en Allemagne de 1945 à 1957 », de Juliane Wetzel, et certaines différences dans l’approche française, avec « L’occupation française après 1945 et les relations franco-allemandes », de Rainer Hudemann.

Un autre se concentre sur un incident emblématique du chaos final de 1945 (« L’évacuation de Dora et la tragédie de Gardelegen », d’André Sellier) tandis que les quatre derniers traitent avant tout de l’évolution du travail de mémoire et de ses significations contemporaines, à travers trois « matériaux témoins » particuliers (« La philatélie allemande entre mémoire et amnésie » de Frédéric Rousseau, « Conflit de mémoires autour du cimetière de Bergen-Belsen » de Jean-Marc Dreyfus, et « Le mémorial de l’holocauste de Berlin » d’Irène Kruse) et un « moment » très spécifique du conflit intime entre mémoire et enfouissement, avec « Günter Grass et la Waffen-SS » de Thomas Serrier.

Si l’unité d’ensemble repose un peu trop sur l’article introductif de Marie-Bénédicte Vincent, par ailleurs excellent, la confrontation des Allemands avec le génocide souffre sans doute ici d’une approche trop « pointue », avec les quatre articles très techniques d’André Sellier, Barbie Zelizer, Christian Delage et Juliane Wetzel. L’étude détaillée des politiques de démocratisation menées par les Alliés est de même trop parcellaire, avec les seuls articles de Muriel Favre et de Rainer Hudemann. C’est donc le travail autour de la mémoire du nazisme dans l’identité allemande, quoique conduit depuis des perspectives inattendues mais très riches, avec les articles  de Frédéric Rousseau, de Jean-Marc Dreyfus, d’Irène Kruse et  de Thomas Serrier, qui se taille ici la part du lion, et de l’intérêt global de ce recueil.

Le rejet de l’épuration de masse par la population s’est traduit, comme on l’a vu, par sa transformation en réhabilitation de masse par les Spruchkammern et le classement de la majeure partie des individus compromis dans la catégorie des « suiveurs ». Or, le type du « suiveur » (Mitlaüfer) est devenu un lieu de mémoire pour les Allemands. Comment expliquer que ce concept négatif puisse être considéré aujourd’hui comme constitutif de l’identité allemande ? Gesine Schwan apporte une réponse éclairante : elle montre que le concept de « suiveur » n’a pas toujours revêtu aux yeux des Allemands la connotation péjorative qu’il possède actuellement, associée aux valeurs d’opportunisme, de conformisme et de carriérisme. C’est même l’inverse au moment de la dénazification. Le classement dans cette catégorie apportait des avantages matériels et professionnels (ne pas perdre son travail). Surtout, le concept de « suiveur » exonérait, il avait le sens d’une décharge politique et morale. L’absence de conviction politique dans le fait d’avoir « suivi » le nazisme était jugée positivement, les « suiveurs » n’étant précisément pas inclus dans le cercle des « coupables » (Täter) : ils étaient ainsi libérés de la responsabilité du nazisme. C’était méconnaître la distinction que Jaspers établissait entre culpabilité collective et responsabilité collective. Pour l’opinion de l’immédiat après-guerre, les « suiveurs » ne sont certes pas des héros, mais somme toute des gens « normaux ». Est ainsi née l’image d’une normalité de comportement humain et civique excluant la responsabilité politique. (Marie-Bénédicte Vincent)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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