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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Rien, plus rien au monde » (Massimo Carlotto)

Soixante pages de monologue halluciné pour dire la misère et la folie comme rarement.

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rien plus rien au monde

Publiée en 2004, traduite en français en 2006 par Laurent Lombard chez Métailié, cette novella de 60 pages de Massimo Carlotto fut l’un de ses plus gros succès en Italie.

Monologue halluciné, presque beckettien par moments, « Rien, plus rien au monde » (un vers extrait du tube des années 1960, « Il cielo in una stanza ») scande et incante une misère noire de prolétaire italien déclassé, misère qui n’est pas tant celle, bien réelle pourtant, du manque d’argent, mais bien plus profondément celle de l’obsession permanente du prix et du coût, de la bonne affaire discount et de la « réussite » par la chance et la télé-réalité, du terrifiant vide culturel et psychologique qui a envahi et règne sur l’espace abandonné de cette femme qui soliloque, à peine interrompue, tardivement, par la lecture de quelques pages du journal intime de sa fille, et par les bribes de pensée inférées de son silencieux mari.

Faut que je range les courses. Y vont pas tarder à arriver et j’ai pas envie qu’ils trouvent le bordel dans la maison. Ils en trouveront que dans sa chambre à elle, mais là, rien, plus rien au monde pourra y mettre de l’ordre.
Rien, plus rien au monde pourra remettre les choses à leur place.

En fort peu de phrases, sous un air de fable presque insensée dans sa logorrhée fatiguée et résolument obsessionnelle, Massimo Carlotto, dont on connaît par ailleurs la capacité à la violence et à la crudité, nous offre ce symbole décharné et pourtant flamboyant d’une déchéance voisinant l’absolu, ne se distinguant plus guère de la folie, tous repères noircis et dévitalisés, noyés dans les offres promotionnelles, inscrite qu’elle est dans trente ans (ou davantage) de politique et de société abandonnées.

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Faut aussi que je me change. Rien, plus rien au monde ne pourra enlever les taches sur cette robe. C’est pas grave, je l’avais achetée chez les Chinois. 12,90 euros, une bonne affaire.

Liens sociaux et de simple voisinage distendus, puis disparus, écrasés par la détestation qui naît des conditions de vie et du matraquage médiatique faussement compatissant ou carrément culpabilisant, racisme viscéral instrumentalisé en quête permanente de boucs émissaires, espoirs fallacieux entretenus à grands coups de super millions, de soaop operas aux allures de contes de fées pour pauvres acceptant sagement leur mise à l’écart du monde et d’émissions « réalistes » vantant toujours davantage la consommation et la réussite par le sacrifice au dieu argent et à la déesse beauté : la cruauté du paysage que ressasse la narratrice n’a d’égale que l’extrême précision de la peinture de ce qui la ronge au quotidien.

Je les vois, les vieux du quartier, se traîner au bureau de poste pour une poignée d’euros ou au marché en train de marmonner en faisant les comptes des courses. Ou aux jardins, assis sur les bancs à attendre que la journée passe.
Par chez nous on en voit pas des gardes-malades qui viennent de l’Est. Y’a l’hospice à côté de l’église, mais je préfère me tuer que de finir là-dedans. Rien, plus rien au monde m’obligera à finir ma vie au milieu d’autres vieux, tristes et pauvres.

Massimo Carlotto, compactant ici son art en un poing terriblement ramassé, nous percute plus que jamais, et ça fait très mal à la mâchoire, au cœur et au cerveau.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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