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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « L’homme de Kiev » (Bernard Malamud)

Le récit méthodique d’un déni absolu de justice, au nom de l’antisémitisme et de la raison d’État tsariste, en 1910.

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Publié en 1966, couronné cette année-là par le National Book Award américain et par le Pulitzer, traduit en français en 1967 par Gérard et Solange de Lalène au Seuil, le quatrième roman de Bernard Malamud vient d’être réédité chez Rivages, dans une traduction revue par Hélène Cohen, dans le cadre du bel effort qu’entreprend actuellement cet éditeur pour faire (re)découvrir au public français cet auteur juif américain, d’origine russe, majeur outre-Atlantique et encore fort méconnu par ici.

Issu d’une histoire vraie (celle de Menahem Mendel Beilis, dont les « Mémoires de mes souffrances » publiés en 1926 en anglais fournirent l’occasion de diverses accusations de plagiat lancées par ses héritiers, accusations reconnues sans fondement réel par la suite), le roman de l’emprisonnement du Juif ukrainien Yakov Bok, soupçonné injustement du meurtre d’un jeune garçon, demeure cinquante ans après son écriture (et plus d’un siècle après les « faits ») profondément glaçant.

De bonne heure ce matin-là, par la petite fenêtre à croisillons de sa chambre (au-dessus de l’écurie avec vue sur la cour de la briqueterie), Yakov Bok aperçut des Russes aux longs manteaux qui couraient dans la même direction. Vaï iz mir, songea-t-il inquiet, il a dû arriver un malheur. Débouchant des rues enneigées qui cernent le cimetière, les gens fonçaient, seuls ou par groupes, vers les grottes du ravin, certains même piétinant la gadoue au milieu de la rue pavée. Yakov cacha aussitôt la petite boîte de fer-blanc recelant ses économies – quelques roubles d’argent – puis descendit précipitamment dans la cour pour essayer d’apprendre le motif d’une telle effervescence. Il interrogea Proshko, le contremaître qui traînait près des fours à briques fumants, mais ce dernier se contenta de cracher par terre sans mot dire. Il sortit alors dans la rue où une paysanne au visage osseux, coiffée d’un châle noir et lourdement vêtue, lui annonça qu’on avait trouvé dans les parages le cadavre d’un enfant. « Où ? » demanda Yakov. « Un enfant de quel âge ? » Elle répondit qu’elle l’ignorait et s’éloigna rapidement. Le lendemain, le Kievlyanin rapportait qu’à une verste et demie environ de la briqueterie, deux garçons de quinze ans, Kazimir Selivanov et Ivan Shestinsky, avaient découvert dans la grotte humide d’un ravin le corps d’un jeune garçon assassiné, Zhenia Golov, âgé de douze ans. Celui-ci était mort depuis plus d’une semaine, et son corps criblé de coups de couteau avait été saigné à blanc. Après son enterrement dans le cimetière proche de la briqueterie, Richter, l’un des charretiers, revint avec une poignée de tracts accusant les Juifs du meurtre. Yakov remarqua que ces feuillets étaient l’œuvre de l’organisation des Cent-Noirs. Sur la première page figurait leur emblème, l’aigle impérial bicéphale souligné par la devise : Délivrez la Russie des Juifs. Cette nuit-là dans sa chambre, Yakov, fasciné, lut que des Juifs avaient saigné à mort le garçon à des fins religieuses pour recueillir un sang destiné à la fabrication dans la synagogue des matsot de la Pâque juive. Le ridicule de la chose n’empêcha pas Yakov de s’en effrayer. Il se leva, s’assit, se leva de nouveau, alla vers la fenêtre puis regagna précipitamment sa place pour reprendre la lecture du journal. Il était inquiet parce que la briqueterie se trouvait dans le quartier de Lukianovsky où les Juifs avaient interdiction de résider. Or il y habitait depuis des mois sous un nom d’emprunt et sans certificat de résidence. Il redoutait le pogrom dont le journal brandissait la menace, n’oubliant pas qu’un an à peine après sa naissance, son propre père avait été tué au cours d’un incident, moins grave certes qu’un pogrom quoiqu’encore plus vain. Deux soldats ivres avaient descendu les trois premiers Juifs rencontrés en chemin : son père avait été le deuxième. Mais, jeune écolier, Yakov avait été témoin d’un vrai pogrom : un raid cosaque de trois jours pleins. Au matin du quatrième jour, les maisons fumant encore, on fit sortir Yakov de la cave où il s’était terré en compagnie d’une demi-douzaine d’autres mioches ; il vit alors un Juif à barbe noire, une saucisse blanche plantée dans la bouche, gisant en pleine rue sur un tas de plumes ensanglantées tandis que le porc d’un paysan lui dévorait le bras.

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On peut regretter (et c’est bien le seul bémol à ce livre de très haute volée) que le titre original anglais, « Le réparateur » (pourtant bien utilisé pour désigner le personnage tout au long du roman), ne se soit pas imposé en français plutôt que le factice « L’homme de Kiev ».

Ce texte captive et abasourdit tout au long de ses 400 pages. L’antisémitisme viscéral d’une grande partie de l’Europe de l’Est (mais pas uniquement, bien entendu) au XIXème siècle et plus tard a beau être connu et documenté (et plusieurs passages de la toute récente série documentaire « Jusqu’au dernier », à propos de la destruction des Juifs d’Europe, rappellent d’ailleurs fort justement le rôle critique des milices supplétives baltes ou ukrainiennes aux côtés des Einsatzgruppen allemands – comme d’ailleurs l’enquête fictionnelle d’Emmanuel Ruben, dans son excellent « La ligne des glaces », le décryptait également), sa projection romancée s’abattant sur les épaules et la vie de ce modeste artisan itinérant de 1910 demeure bouleversante.

C’est qu’en sus de l’abjecte racine antisémite et de son folklore mortifère décérébré, Bernard Malamud décortique avec intelligence et sensibilité, au fil des cruautés et des déconvenues vécues par Yakov emprisonné « en attente d’inculpation » (ce qui, dans le « droit » tsariste de l’époque, supprime mécaniquement tous les droits de la défense ou presque), le subtil jeu d’échos et de connivences établi au fil des années entre une politique d’État formidablement conservatrice et réactionnaire et une exploitation sans vergogne des pires fantasmes populaires, au service, fondamentalement, du maintien des privilèges d’une aristocratie et d’une certaine grande bourgeoisie.

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Il logeait au cœur du quartier juif, en plein Podol, dans une maison surpeuplée, aux fenêtres encombrées de matelas mis à l’air et de guenilles en train de sécher, au-dessus d’une cour bordée de baraques en bois, petits ateliers où chacun s’activait sans pour autant gagner grand-chose, de quoi subsister tout au plus. Le réparateur voulait plus que ce qu’il avait eu jusqu’alors : cent fois rien. Pour un temps, jusqu’à ce que cessent les pluies froides de l’automne à son déclin, il se cantonna dans le quartier juif. Mais dès la première chute de neige sur la ville – un mois environ après son arrivée -, il reprit ses sorties, en quête de travail. Son sac d’outils sur l’épaule, il explora toutes les rues de Podol et de Plossky, quartiers commerçants de la ville basse qui s’étendaient jusqu’au fleuve, puis gravit les collines pour se risquer dans les districts où les Juifs n’avaient pas le droit de travailler. Yakov continuait à se dire qu’il cherchait des occasions bien que, ce faisant, il eût parfois l’impression d’être un espion derrière les lignes ennemies. Le quartier juif, identique depuis des siècles, grouillait et puait. Ses biens temporels se résumaient en biens spirituels ; tout ce qui manquait, c’était la prospérité. Et le réparateur qui avait quitté le shtetl s’irritait de cette pénurie. Il avait essayé de travailler pour un fabricant de brosses, homme à la barbe hirsute qui lui avait promis de lui enseigner le métier. Une assiette de soupe lui tenait lieu de salaire. Il avait donc préféré en revenir à son état de réparateur, ce qui ne lui rapportait rien non plus, sinon parfois un peu de soupe. Pour une vitre cassée, on se contentait d’obstruer l’ouverture avec de vieux chiffons et de dire une bénédiction. Yakov offrait de la remplacer moyennant pitance et, le travail accompli, recevait des remerciements, des bénédictions et une assiette de soupe aux nouilles. Il menait une vie frugale dans un réduit bas de plafond, chez Aaron Latke, employé d’imprimerie, et dormait sur une banquette recouverte d’un sac de jute. L’appartement regorgeait d’enfants et de matelas de plume malodorants. À mesure que le réparateur se séparait de ses kopeks sans en gagner un seul, son anxiété augmentait. Il était à présent convaincu qu’il lui fallait soit s’installer dans un endroit où il pût gagner sa vie, soit changer de métier, sinon peut-être les deux. Peut-être aurait-il plus de chance chez les goyim. En tout cas ça ne pourrait guère être pire. Et d’ailleurs, quel choix un homme a-t-il quand il ignore la nature de ses choix ? Il voulait connaître le monde. Aussi quitta-t-il le ghetto à l’insu de tous.

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Au fil d’une étonnante maturation intellectuelle et spirituelle durant son emprisonnement, privé de tous ses droits, soutenu uniquement par la probité d’un juge d’instruction qui se refuse à accepter d’emblée le scénario déjà écrit par les autres autorités, en compagnie de bribes d’Ancien et de Nouveau Testament, d’ailleurs avant tout destinées à être plus tard instrumentalisées contre lui, et de ses ténus souvenirs d’une lecture de Spinoza entamée peu avant que le sort, l’injustice et la haine ne tombent sur lui, Yakov, sourd aux injonctions de ses tortionnaires espérant des aveux, nous offre son singulier parcours au sein d’une mécanique résolument kafkaïenne, destinée plus que jamais à courber l’être pour qu’il se conforme in fine aux préjugés déjà retenus contre lui, à extirper de lui la moindre tentation de révolte, aussi mince soit-elle, et à tuer bien avant l’œuf le risque d’une contamination libertaire ou socialisante de ces sous-classes populaires utilisées justement comme exutoire d’une société injuste et malade. Un très grand livre, d’une extrême finesse politique et psychologique sous la violence quotidienne de sa dénonciation.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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