☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « À la fin d’un jour ennuyeux » (Massimo Carlotto)

Le grand retour de l’aimable et abject Giorgio Pellegrini, restaurateur raffiné et brutale crapule.

x

A la fin d'un jour ennuyeux

Publié en 2011, traduit en français en 2013 par Serge Quadruppani chez Métailié, cette suite du parcours de Giorgio Pellegrini, le remarquable anti-héros créé par Massimo Carlotto, reprend les événements une dizaine d’années après la fin d’« Arrivederci amore », paru en 2001.

À la fin d’un jour ennuyeux, l’avocat Sante Brianese, par ailleurs député de la République, fit son entrée à la Nena de son pas décidé habituel. Un instant après apparurent sur le seuil sa secrétaire et son factotum. Ylenia et Nicola. Beaux, élégants, jeunes, souriants. On les aurait dits sortis d’une série télévisée américaine.
C’était l’heure de l’apéritif, un va-et-vient continu de gens, de verres et d’amuse-gueules. A l’extérieur, des poêles en forme de champignon réchauffaient une nombreuse compagnie de fumeurs. Je connaissais presque tout le monde. Au fil des ans, j’avais sélectionné la clientèle avec une patience de bénédictin. Dans mon établissement ne circulaient ni coke, ni putes, ni connards, et je payais un type, qui s’était foutu la cervelle en l’air à force d’anabolisants, pour rester discrètement à la porte et bloquer l’entrée aux vendeurs de fleurs, de briquets et de pacotille variée. À la Nena, on n’entrait que si on avait envie de dépenser ce qu’il fallait pour jouir d’une atmosphère tranquille, raffinée mais en même temps « piquante et amusante ». Le matin, de 8 h à 10 h, nous offrions des thés de grande qualité, des croissants odorants et des cappucinos dont le lait arrivait directement d’un village des Dolomites. De 12 h 30 à 13 h, le déjeuner : léger et tonique pour les employés et les professions libérales, minimaliste et végétarien pour les gros tas éternellement au régime ou bien somptueux, quoique respectueux des traditions vénètes, pour les représentants et les clients qui n’étaient pas obsédés par leur ligne. L’apéritif vespéral commençait à 18h45 et le dîner à 19h30. Pour le commun des mortels, la cuisine fermait à 22h30. Pour des gens comme Brianese, l’établissement était toujours ouvert.
L’avocat s’assit à sa table habituelle et sa serveuse préférée s’empressa de lui apporter l’habituel verre de bulles précieuses que depuis onze ans je lui servais gratuitement. Puis, comme toujours, les clients firent la queue pour présenter leurs hommages rituels à leur élu. Pas tous. Autrefois, il n’y aurait pas eu d’exceptions, mais son parti risquait sérieusement de perdre les élections régionales en faveur des « padanos », c’est comme ça que leurs alliés les appelaient affectueusement, et certains annonçaient déjà discrètement qu’ils passaient du côté des futurs maîtres. Brianese, avec son habituel sourire imprimé sur le visage, accueillit les manifestations de fidélité et prit note des défections. À la fin, ce fut mon tour. Je me versai un prosecco, sortis de derrière le comptoir et m’assis à ses côtés.

alla fine

Plus encore qu’avec le chemin de Damas inversé d’ « Arrivederci amore », Massimo Carlotto offre ici une plongée débridée dans le contemporain de la Vénétie « padane », de l’Italie du Nord et d’une certaine société loin d’être uniquement italienne, où les intérêts politiques, économiques et mafieux sont désormais si subtilement imbriqués qu’il y est bien délicat de toucher un rouage en profondeur sans en affecter un autre.

Le toujours aussi cynique et toujours davantage abject Giorgio Pellegrini – qui croyait bien « s’en être sorti » dix ans plus tôt – s’y débat, certainement pas comme un poisson dans l’eau, mais comme un individu aussi avide et déterminé que les autres, apprenant très vite, lorsque le ciel menace de lui tomber sur la tête, capable d’une violence qui peut encore surprendre certaines composantes de ce monde en dissolution avancée, et apte à échafauder les combinaisons nécessaires pour sauver sa peau et son confort, se venger et assouvir ses pulsions ordinaires comme extraordinaires.

Massimo Carlotto confirme ici encore à quel point il est l’un des grands maîtres actuels de la noirceur authentique, et démontre son redoutable talent en nous rendant à nouveau presque aimable sa crapule hors normes.

x

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

carlotto

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :