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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Arrivederci amore » (Massimo Carlotto)

Naissance de l’anti-héros de Carlotto, cynique, abject et résolument attachant.

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19135

Publié en 2001, traduit en français en 2003 par Laurent Lombard chez Métailié, le septième roman solo de Massimo Carlotto met en scène Giorgio Pellegrini, un ancien terroriste des années de plomb ayant fui l’Italie et une peine pour assassinat (fortuit, en réalité) pour rejoindre une guérilla centraméricaine.

La charogne de l’alligator flottait le ventre en l’air. Il avait été abattu parce qu’il s’était approché un peu trop près du campement et que personne ne voulait perdre un bras ou une jambe. L’odeur douceâtre de la décomposition se mélangeait à celle de la forêt. La première cabane se trouvait à une centaine de mètres de la clairière. L’Italien bavardait tranquillement avec Huberto. Il sentit ma présence. Il se retourna et me sourit. Je lui fis un clin d’oeil et il se remit à parler. J’allai derrière lui, respirai à fond et lui tirai dans la nuque. Il s’affala sur l’herbe. Nous le prîmes par les pieds et les bras, et le jetâmes à côté de l’alligator ; le reptile sur le dos et lui sur le ventre. L’eau était si dense et si calme que le sang et les morceaux de cerveau parvinrent difficilement à occuper un espace plus grand qu’une soucoupe. Huberto me prit le pistolet, l’enfila dans sa ceinture et d’un geste de la tête me fit signe de retourner au camp. J’obéis, même si j’aurais préféré rester encore un peu à regarder fixement le corps dans l’eau. Je ne pensais pas que ce serait aussi facile. J’avais posé le canon sur ses cheveux blonds, faisant bien attention de ne pas lui toucher la tête pour ne pas courir le risque qu’il se retourne et me regarde dans les yeux, et j’avais appuyé sur la détente. La détonation avait été sèche et avait fait fuir les oiseaux. Ma main avait tressailli et du coin de l’oeil j’avais vu la culasse du semi-automatique reculer et charger une autre balle. Mais en réalité, mon regard était concentré sur sa nuque. Un petit trou rouge baveux et parfait, que le projectile avait formé en sortant par le front. Huberto l’avait regardé mourir sans bouger un seul muscle. Il savait que ça arriverait. L’Italien devait être exécuté, et il s’était porté volontaire pour l’attirer dans le piège, car depuis quelque temps, il était devenu un problème : la nuit, ivre mort, il frappait les prisonniers. La veille au soir, le commandant m’avait appelé sous sa tente. Il était assis sur un lit de camp et faisait tourner un pistolet entre ses mains.
– C’est un calibre 9, de fabrication chinoise, expliqua-t-il. Une copie exacte du Browning HP. Les Chinois copient tout. Ils sont précis et méticuleux. S’il n’y avait pas les idéogrammes, on le prendrait pour un authentique. Mais la mécanique, c’est une horreur. Il se bloque à la moitié du chargeur. Parfaite en apparence mais faible à l’intérieur… exactement comme le socialisme chinois.

arrivederci

Las et déprimé de contempler morbidement ses idéaux de jeunesse enfuis, Giorgio Pellegrini décide de rentrer en Italie et de s’y construire une nouvelle vie, usant de toute son habileté et de toute sa détermination, mais surtout d’une absence totale de scrupules qui lui semble désormais parfaitement adaptée à ces temps nouveaux sur lesquels règnent corruption, pourriture, avidité et cynisme généralisés.

Il jeta le dossier sur la table et s’assit.
– Je m’appelle Ferruccio Anedda et je suis quelqu’un d’important.
Je me bornai à un servile signe de la tête. Je ne voulais pas d’ennuis et les flics aimaient avoir le contrôle de la situation.
– On peut savoir pourquoi tu es revenu d’Amérique Centrale ? demanda-t-il pour me faire tout de suite comprendre qu’ils savaient plus de choses que je ne l’imaginais.
– J’arrête tout. Je veux solder mon compte avec la justice…
Il me tira un coup de pied sous la table.
– On sait tout. Tu as fait chanter ces connards qui sont à Paris et vous avez monté une belle petite mise en scène pour les juges.
Je le regardai avec admiration.
– Vous avez un espion à Paris ?
Il pencha la tête sur le côté.
– Un seul ? demanda-t-il ironique.
– Qu’est-ce que vous voulez ?
– Voilà, c’est comme ça que tu me plais, dit-il avec satisfaction.
Puis il changea de ton :
– On veut les noms de tous ceux qui n’ont jamais été repérés. Surtout ceux des partisans. Autrement je vais toucher deux mots au président de la Cour et c’est toi qui le paieras, le compte du veilleur de nuit.
– D’après mes avocats, je n’ai pas intérêt à me repentir, hasardai-je pour tâter le terrain des négociations.
– On ne veut pas d’un repenti. On n’a aucune intention de racler le fond du tonneau. L’organisation est foutue depuis des années. On les mettra simplement sous surveillance, comme ça, s’il vient à l’esprit de l’un d’entre eux la lubie de reconstruire la baraque, on s’en apercevra tout de suite et on s’évitera un sacré boulot.
– Qu’est-ce que j’ai à y gagner, à part de ne pas payer pour le veilleur de nuit ?
– Éviter la perpétuité ne te semble pas assez ?
J’écartai les bras.
– Je peux vous être très utile.
Le flic soupira.
– On peut t’aider à rendre ton séjour en prison plus confortable.
J’allumai une cigarette et me mis à fouiller dans ma mémoire. Une heure plus tard, l’organisation était définitivement liquidée. J’aurais pu continuer à fournir des informations sur les autres groupes que j’avais recueillies au fil des années, mais je pensai que, à ce moment-là, cela aurait été du gaspillage. Peut-être pourraient-elles se révéler utiles plus tard. J’avais toujours été un auditeur attentif et le milieu de la lutte armée italienne avait toujours brillé par son manque absolu de respect pour les normes de sécurité. En paroles, elles étaient de fer et capables de sauvegarder l’organisation, mais en réalité les militants ne les respectaient jamais et démontraient une forte propension à la vantardise bavarde.

Créant ici l’un des personnages les plus répugnants de cynisme et d’abjection que je connaisse, lui ajoutant au fil des pages et des révélations quelques menus autres « défauts » pas toujours très ragoûtants, Massimo Carlotto réussit pourtant une presque incroyable prouesse de romancier, en nous rendant quasiment attachant ce témoin unique d’une ambiance italienne (et mondiale) contemporaine, dans laquelle le crime prospère, l’individu est roi et l’argent gouverne. On retrouvera ce personnage dans « À la fin d’un jour ennuyeux » (2011).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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carlotto

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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