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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’ancêtre » (Juan José Saer)

Un miracle de subversion anthropologique, à l’écriture magique.

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L'ancêtre

Publié en 1983, traduit en français en 1987 par Laure Bataillon chez Flammarion, et réédité en 2014 au Tripode, le sixième roman de Juan José Saer proposait une puissante et originale exploitation narrative, en 190 pages, d’une anecdote de la découverte européenne des Amériques, racontant comment l’expédition de Juan Diaz de Solis, pénétrant en 1516 pour la première fois le rio de la Plata, y fut attaquée par des Indiens qui ne laissèrent pour survivant qu’un mousse de 14 ans, Francisco del Puerto, que le navigateur Sébastien Cabot recueillit dix ans plus tard.

De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert. Et si, maintenant que je suis un vieil homme, je passe mes jours dans les villes, c’est que la vie y est horizontale, que les villes cachent le ciel. Là-bas, en revanche, nous dormions, la nuit, à l’air libre, presque écrasés par les étoiles. Elles étaient comme à portée de main et elles étaient grandes, innombrables, sans beaucoup de noir entre elles, presque crépitantes, comme si le ciel eût été la paroi criblée d’un volcan en activité qui eût laissé apercevoir par ses trous l’incandescence interne.
Ma condition orpheline me poussa vers les ports. L’odeur de la mer et du chanvre mouillé, les voiles raides et lentes qui vont et viennent, les conversations des vieux marins, les parfums multiples d’épices et l’amoncellement des marchandises, prostituées, alcools et capitaines, bruits et mouvements, tout cela me berça, fut ma maison, servit à m’éduquer et m’aida à grandir, me tenant lieu, pour aussi loin que remonte ma mémoire, de père et de mère. Garçon de courses pour putains et matelots, portefaix, dormant de temps en temps sous le toit de quelque parent mais, la plupart du temps, sur les sacs des entrepôts, je m’en fus, laissant peu à peu, derrière moi, l’enfance, jusqu’au jour où l’une des putains paya mes services d’un accouplement gratuit – le premier en l’occurrence – et où un matelot, au retour d’une commission, récompensa mon zèle d’un verre d’alcool ; ce fut ainsi que je devins, comme on dit, un homme.

El entenado

Vision singulière d’une conquête « inversée », dite au microscope anthropologique et quotidien du bientôt conquis (d’une démarche pas si éloignée, sous certains aspects, de celle des Bolognais de Wu Ming dans leur « Manituana »), double introspection de l’incommunicabilité radicale, à l’aller vers l’autre et au retour du plus si autre, qui ne se surmonte, le cas échéant, que dans une patiente et totale humilité, parcours poétique légèrement halluciné dans une réalité que l’on peine à accepter pour telle : le roman de Juan José Saer est tout cela ; mais il est aussi une étonnante fable de la mémoire et de la retranscription, de la fiabilité du souvenir et du décodage des signes faibles, du temps cyclique et de l’immobilité potentielle.

Seuls les rôtisseurs, qui manipulaient les longs bâtons avec lesquels ils amenaient, du feu principal, les braises qu’ils étalaient avec soin sous les grils, avaient l’air étrangers à l’extase générale. Tranquilles et attentifs, ils surveillaient les détails de la cuisson, observant la viande du plus près qu’ils pouvaient, à travers la fumée qui les faisait larmoyer, alimentant de braises nouvelles la couche de cendres qu’elles devenaient une fois consumées, éteignant à petits coups habiles, les flammes que faisait jaillir parfois la graisse en fusion quand, coulant le long du gril, elle gouttait sur le feu. Ils parcouraient, lents et couverts de sueur, les grils sur les quatre côtés, observant tous les détails, et ils s’arrêtaient parfois pour lancer un coup d’œil sur l’assemblée. Ils étaient là, tous, et ils étaient, apparemment, réels : les rôtisseurs tranquilles et experts, la foule qu’une chose intense et innommée consumait de l’intérieur comme le feu le bois et, les enveloppant, dessous, dessus, alentour, la terre sablonneuse, les arbres qu’aucune brise n’agitait et d’où sortaient, ou entraient, des oiseaux, à coups d’aile capricieux et subits, le ciel bleu, sans un seul nuage, le grand fleuve qui scintillait et, en cours d’ascension, lent, déjà presque au zénith, le soleil aride, flamboyant, dont on eût dit que les brasiers qui brûlaient en bas n’étaient que des fragments perdus et passagers. Terre, ciel vide, chair dégradée, délire, le soleil au plus haut, passant, dédaigneux et cyclique, dans les siècles des siècles : ainsi se présentait, ce matin-là, à mes yeux nouvellement nés, la réalité.

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Saisissant plus d’une fois le lecteur comme l’extraordinaire « Qu’il était bon mon petit Français » (1971), film magique du Brésilien Nelson Pereira Dos Santos, saisissait le spectateur, « L’ancêtre » brille peut-être surtout par son écriture rare, dont on avait déjà eu un aperçu dans « L’enquête » ultérieure (1994), nourrissant, pour reprendre les mots d’Alberto Manguel dans sa postface de l’édition du Tripode, « allusions, révélations partielles et épiphanies secrètes ».

Un très grand livre, à la noire beauté, mystérieuse et diaphane.

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Venant des ports où il y a tant d’hommes qui dépendent du ciel, je savais ce qu’était une éclipse. Mais savoir ne suffit pas. Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.

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Ce qu’en dit Odile Gannier dans Brasil Azur est ici, ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est , ce qu’en dit Guillaume Contré est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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