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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Seul, invaincu » (Loïc Merle)

Univers juxtaposés, étreinte de la jeunesse, plénitude de l’irréel, magnifique gravité.

x seul-invaincu

Publié en janvier 2015 chez Actes Sud, le deuxième roman de Loïc Merle, dont « L’esprit de l’ivresse », en 2013, m’avait déjà beaucoup intéressé et séduit, malgré quelques défauts réels, se débarrasse des quelques scories et longueurs le plus souvent inutiles qui alourdissaient son prédécesseur, pour nous offrir un éclat violent de roche brute, vicieusement incisif et redoutablement introspectif, travaillé en finesse au fil des pages pour développer tout son potentiel diamantifère.

Militaire français posté en « opérations extérieures », Charles est brutalement rappelé à sa ville natale de C., qu’il s’était plus ou moins juré d’oublier, lorsqu’il apprend par un message laconique que Kérim, fantôme droit sorti de son adolescence, se débat à l’hôpital avec ce qu’il est convenu pudiquement d’appeler « une longue maladie ».

Il est vrai qu’après avoir reçu un message alarmant à son propos, dans le désert où je me trouvais alors, j’avais laissé en plan mon coûteux matériel militaire et quitté l’uniforme, pensant tout juste à demander la permission de partir. Et, c’est un fait, je m’étais envolé vers lui, même si j’avais dû faire escale entretemps et patienter toute une semaine sur une île, buvant et vomissant beaucoup, tout de même j’avais eu la sensation de voler d’une traite, puis, sitôt atterri, d’avoir roulé vers lui à toute allure. Mais, une fois revenu dans ma ville natale, à C., devant la clinique, je repris mes esprits… Les choses n’avaient guère changé… Une certaine atmosphère, pesante comme le brouillard qui stagnait et pénétrait les os, attaquait les os… Je sentais à nouveau le poids de la montagne, ses bras m’étreindre… L’ombre de la grande montagne, que j’avais fuie des années auparavant, derrière moi…

Manoeuvre des troupes ˆ Gurlf Falcon 2013

Par ce retour, forcé ou non, sur les lieux ambigus de l’enfance et de l’adolescence, Loïc Merle nous propose une singulière plongée dans un monde contemporain condensé sous le microscope d’une petite ville française, composé plus que jamais de sphères juxtaposées, monde où la poésie onirique d’un Grand Meaulnes semble définitivement inopérante, monde où les souvenirs sont toujours travestis, où chacun échappe à soi-même comme aux autres, où les solidarités d’amour, d’amitié et de « simple » fraternité sont soumises chaque jour à un cruel test d’obsolescence et de réel jusqu’auboutiste.

À la vue des lourdes portes à battants de l’entrée, dont l’ouverture paraissait réclamer un mot de passe que je ne connaissais pas, il me sembla être sur le point de pénétrer un territoire interdit et dangereux. Bien sûr il se pouvait que, à peine sorti de ma zone de guerre, mon imagination me joue des tours. Pourtant, dès le premier hall, les odeurs tout à coup agressives, et les règles obscures concernant l’hygiène et la sécurité, au nombre de seize, les nombreuses interdictions, le dépouillement obligatoire des bijoux et de la montre que l’on portait, tout indiquait une sorte de sanctuaire où, contrairement à ce qui se passait au-dehors, comptaient les énigmes insolubles posées par les corps à la dérive, maltraités, les questions pratiques, la sobriété, où les traitements particuliers n’existaient pas, où il était impensable de ne pas suivre la procédure – je crois qu’il s’agissait, avant de franchir le pas, d’oublier qui l’on était.

Montagne Ste victoire - Prieure et Lac de Bimont 2

Fable diaphane et pourtant diablement précise, « Seul, invaincu » annonce en deux mots de son titre un programme inexorable, déroulé dans la perfection d’une langue aux tiroirs subtils, aux digressions rusées et aux frappes de tireur d’élite désabusé. Spiralant autour de la mémoire et du sanctuaire inatteignables, autour des faux-semblants pardonnés et des actualités invincibles, autour du cynisme de la réussite aux sources jadis inavouables mais sanctifiées par l’efficacité marchande, Loïc Merle nous donne à lire un grand roman contemporain, qui fait beaucoup plus que confirmer les pistes jalonnées dès son premier texte.

Pour autant que je m’en souvienne, l’indifférence des gens, cette année-là, envers moi, envers mes camarades de combat ou leurs propres existences, était remarquable. Et l’emballement du cœur et l’espèce de course permanente vers l’abîme de la ville tout entière étaient à la mesure de ce mépris de soi, c’était enivrant, plus enivrant en vérité que mon ennuyeuse zone de combat. Tous les militaires en permission se retrouvaient à Paris, dans les mêmes quartiers. Nous vivions intensément, du moins avions-nous cette impression, dans la hantise d’un rappel anticipé en cas d’accrochage ou d’offensive soudaine de l’ennemi (même si, parfois, une canette de bière à la main, je m’arrêtais en pleine rue, frappé par cette pensée que je ne savais pas du tout, je ne me rappelais plus qui était-ce, et quel était le nom de cet ennemi). Sans nous côtoyer, nous nous croisions assez souvent, et nous ne manquions jamais de nous saluer d’un léger mouvement de tête, il était préférable de ne pas s’ignorer complètement, pour cette simple raison que, dans l’état d’exaltation, pour ne pas dire plus, où nous nous trouvions jour et nuit, le plus insignifiant prétexte suffisait à déclencher une bagarre qui, en laissant s’exprimer une extrême violence dont quelques-uns, parmi les plus intoxiqués d’entre nous, ne pouvaient désormais plus se passer, aurait nécessairement mal tourné. Cela fait, nous espérions ne jamais nous revoir. Sans avoir à parler, sans avoir jamais servi ensemble, nous ne nous connaissions que trop bien… Et je savais que la nuit, en plein cauchemar, contraints d’expulser l’air toxique qu’ils n’avaient pu éviter de ramener avec eux du Mali ou du Liban et qui congestionnait leurs poumons, beaucoup se mettaient à hurler… Se fréquentant il aurait fallu évoquer ces cris, ce serait immanquablement venu sur le tapis…

Ce qu’en dit Marine Landrot dans Télérama est ici, et ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est . Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. x

Loïc Merle

Dans la salle 101 en 2013 (Photo : French Cockpit)

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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