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Je me souviens

Je me souviens de : « Demain les chiens » (Clifford D. Simak)

Les contes étonnants et songeurs de la disparition de l’homme, racontés par les chiens.

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Demain les chiens

Début 1979, alors que la psycho-histoire et les robots d’Isaac Asimov – passé le charme de l’énigme consistant à trouver les rayures blanches et bleues du sweat-shirt de la Seconde Fondation dans l’image de la galaxie – commençaient à me fatiguer gentiment, que je me délectais encore (mais plus pour longtemps), dans la foulée de son « Monde du Ā » lu l’année précédente, des intrigues échevelées et proprement délirantes d’A.E. Van Vogt, que je ne connaissais pas encore Robert Heinlein (que je ne découvrirai, partiellement, que plusieurs années plus tard), et que je venais tout juste de tomber en arrêt, subjugué, devant un petit roman nommé « Ubik », de l’inconnu (pour moi) Philip K. Dick, je lus, plutôt par hasard, un bref recueil de nouvelles formant roman, choc inoubliable de la rencontre d’une science-fiction profondément spéculative – sous son air mesuré – avec une poésie quasiment métaphysique.

Publié en 1952, traduit en français la même année par Jean Rosenthal au Club Français du Livre, et régulièrement réédité depuis, principalement chez J’ai Lu, « Demain les chiens » de Clifford D. Simak regroupe à l’origine huit nouvelles, publiées en revue entre 1944 et 1951, réagencées pour « faire roman » (selon la tradition, alors bien établie en science-fiction, du « fix-up »), détaillant avec une tonalité littéraire rare, peut-être unique, la montée des chiens comme espèce pensante succédant en douceur à l’homme, non comme fait en soi, mais comme subtile conséquence d’enchaînements sociaux, psychologiques et scientifiques.

La nouvelle traduction de Pierre-Paul Durastanti, proposée par les Nouveaux Millénaires de J’ai Lu en 2013, ajoute une neuvième histoire en forme d’épilogue, un avant-propos et une préface de l’auteur ainsi qu’une autre préface de Robert Silverberg. Il faut absolument que je la lise très prochainement (on l’annonce en poche pour avril 2015), maintenant que ce petit exercice « Je me souviens » m’a opportunément rappelé à quel point j’ai aimé et j’aime « Demain les chiens » (sans même faire entrer en ligne de compte la subtile influence que ce recueil exerça en son temps sur l’extraordinaire Jean-Marc Agrati du « Chien a des choses à dire » (2004)).

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« Si vous croyez qu’une Chambre de Commerce, que des discours creux, que des plans à courte vue vous apporteront la solution, c’est de la folie. La réponse à tous les problèmes qui vous occupent existe et elle est simple : la cité, en tant qu’institution humaine, est morte. Elle continuera peut-être à se débattre encore quelques années, mais c’est tout.
– Mr Webster… dit le maire.
Mais Webster ne lui accorda aucune attention.
– Sans ce qui s’est passé aujourd’hui, continua-t-il, je serais resté et j’aurais continué à jouer à la maison de poupées avec vous. J’aurais continué à prétendre que la cité était un organisme vivant. J’aurais continué à me leurrer et à vous leurrer aussi. Mais il existe, messieurs, quelque chose qui s’appelle la dignité humaine.
Le silence glacial qui suivit ne fut rompu que par des bruits de froissement de papier, ou par la toux d’un auditeur embarrassé.
Mais Webster n’en avait pas fini.
– La cité a échoué, dit-il, et c’est aussi bien ainsi. Au lieu de rester assis à pleurer sur son corps brisé, vous devriez vous lever et vous répandre en actions de grâces sur cet échec.
« Car si cette cité n’avait pas perdu toute utilité, comme les autres, si les cités du monde n’avaient pas été abandonnées, elles auraient été détruites. Il y aurait eu une guerre, messieurs, une guerre atomique. Avez-vous oublié les années 1950 et 1960 ? Avez-vous oublié ces nuits où vous vous réveilliez en attendant que tombe la bombe, tout en sachant que vous ne l’entendriez pas venir et que si elle venait vraiment, vous n’auriez pas de nouvelle occasion de l’entendre ?
« Mais les cités ont été abandonnées, l’industrie s’est dispersée, il n’y avait plus d’objectifs, il n’y a donc pas eu de guerre.
« Certains d’entre vous, messieurs, dit-il, beaucoup d’entre vous sont vivants aujourd’hui parce que la cité a été abandonnée par ses habitants.
« Alors, pour l’amour du ciel, laissez la morte. Félicitez-vous qu’elle soit morte. C’est l’événement le plus heureux de toute l’histoire humaine.
Sur quoi John J. Webster tourna les talons et quitta la salle.

Demain les chiens NM

Chacune de ces nouvelles se présente comme un conte mystérieux, largement transparent pour la lectrice ou le lecteur, mais nimbé d’étrange et de merveilleux pour les chiens qui l’écoutent le soir à la veillée, souvenirs devenus mythologiques des circonstances d’une dévolution bucolique et multivoque qu’ils ne maîtrisent pas sous sa forme historique, mais bien sous une apparence narrative éclatée, aux innombrables facettes.

Voici les récits que racontent les Chiens quand le feu brûle clair dans l’âtre et que le vent souffle du nord. La famille alors fait cercle autour du feu, les jeunes chiots écoutent sans mot dire et, quand l’histoire est finie, posent maintes questions :
« Qu’est-ce que c’est que l’Homme ? » demandent-ils.
Ou bien : « Qu’est-ce que c’est qu’une cité ? »
Ou encore : « Qu’est-ce que c’est que la guerre ? »
On ne peut donner à ces questions de réponse catégorique. Les hypothèses ne manquent pas, ni les théories, ni les suppositions les mieux fondées, mais rien de tout cela ne constitue véritablement une réponse.
Dans le cercle de famille, plus d’un conteur a dû recourir à l’explication classique : il ne s’agit là que d’un conte, l’Homme n’existe pas et non plus la cité, et d’ailleurs ce n’est pas la vérité qu’on recherche dans une légende mais le plaisir du conte.
Mais si ces explications suffisent aux jeunes chiots, en fait elles n’expliquent rien. Et l’on est quand même en droit de chercher la vérité, fût-ce dans des contes aussi simples que ceux-ci.
La légende, qui comprend huit contes, se transmet depuis des siècles innombrables. Pour autant qu’on puisse le déterminer, elle n’a pas de base historique ; les études les plus attentives n’ont pu mettre en valeur les étapes de son développement. Il va de soi que des années de transmission orale l’ont quelque peu stylisée, mais on ne possède aucun indice qui permette de découvrir dans quel sens s’est opérée cette stylisation.

Un grand classique qui, au fil des années, bien que né dans le contexte historique de la guerre froide, conserve tout son pouvoir d’incitation subtile à la réflexion, de poésie doucement désenchantée et d’espérance humaine.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici (d’occasion, dans la traduction d’origine), ou ici (en Nouveaux Millénaires, dans la nouvelle traduction de Pierre-Paul Durastanti) et la règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » de ce blog est .

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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