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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Percival Everett par Virgil Russell » (Percival Everett)

Subtiles cent et une nuits de récit enchevêtré pour apprivoiser la mort à venir d’un père.

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Publié en 2013, traduit en 2014 chez Actes Sud par Anne-Laure Tissut, le dernier en date des romans de Percival Everett (son dix-septième à ce jour) est sans doute à la fois l’un des plus intimes qu’il ait écrits, et l’un des plus foisonnants autour d’un théâtre d’ombres qui lui est cher, celui des pouvoirs et des pièges de la narration, dont, pour ne citer que deux de ses titres emblématiques, « Effacement » et « Montée aux enfers », par exemple, constituaient déjà une sérieuse et jouissive exploration paradoxale.

Exorcisant à sa manière le décès de son père, survenu en 2009, l’auteur organise un étrange dialogue hospitalier entre un fils écrivain et un père, mourant, mais toujours de précieux conseil et échange, tous deux tentant de tenir à distance la mort (ou de l’accepter avec une impossible sérénité) en mêlant des fragments de récit, et de critique éventuelle sur ces récits, « Mille et Une Nuits » toujours aussi fascinantes, convoquant tour à tour un rancher divorcé dont une bête a été blessée d’un coup de fusil, nouant peut-être une idylle avec une solide vétérinaire, un médecin collectionneur malgré lui d’appareils photographiques vintage, et surtout, un groupe de vieillards livrés à eux-mêmes dans une résidence médicalisée, livrant une résistance subtile et désespérée face à un groupe de sordides et brutaux aides-soignants. Aucun de ces morceaux de bravoure narrative n’est gratuit ou  innocent : au-delà de leur rôle principal, apprivoiser la mort qui ne peut se dompter, l’éloignant fugitivement, il s’agit bien, comme l’explorait à sa manière particulière le « Tout passe » de Gabriel Josipovici, ou comme le pousse au dernier degré le Paul Harding d’ « Enon », de poursuivre le travail du « Supplice de l’eau » déjà entrepris par Percival Everett en 2007, en expérimentant lucidement et poétiquement la confrontation de l’intelligence, de la culture et de l’humour à la douleur et à la mort.

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Percival-Everett-by-Virgil-Russell

Si tu me tues, dit-il, si tu me tues, alors je serai triste, oui, troublé, sans aucun doute, peut-être même furieux, si me tues, et sinon, si tu ne me tues pas, alors je ne sentirai rien, plus rien, à jamais, me dit-il, et ça fait un paquet de temps. Tout du long, il tenait le livre que sa vue défectueuse ne lui permettait plus de lire, pas la Bible ni aucune bible, car jamais, de jour comme de nuit, n’aurait-il lu ni fait semblant de lire la Bible ni aucune bible, mais, sur ses genoux, inutile, sur ses genoux, son exemplaire maculé des Principia Mathematica et il parla de Russell avec ferveur et reconnut qu’il savait peu de chose sur Whitehead à part que son nom était fort malvenu. Je ne peux plus lire ça, dit-il, ce livre, parce que mes yeux ne sont plus bons à rien. Je déteste les analogies, dit mon père, depuis toujours, même les bonnes et il n’y en a pas de bonnes, sauf peut-être celle-ci. Ses paupières se plissèrent sur ses yeux inutiles et il déclara, je suis là, assis, inutile, comme une mauvaise analogie, avant d’ajouter, peut-être devrais-je dire toute analogie, dans la mesure où après ce que je viens de dire, l’épithète mauvaise est superflue. Si tu me tues, si tu le fais, dit-il, alors je ne dirai rien, si tu ne me dis pas que je dis mon histoire, fut ce qu’il dit. Je ne dirai pas au monde que je n’ai pas de fils si tu fais en sorte de ne pas avoir de père, car je ne peux pas marcher ni même trembler, dit-il, Russell était un homme plein de bonté, il l’a montré avec Wittgenstein qui pourtant n’était qu’un trou du cul prétentieux.

Un nouveau grand Percival Everett, à savourer comme un concentré soigneusement distillé du pouvoir débridé du récit face à ce qui veut dérober à chacun sa face de vivant.

Ce qu’en dit Mark Athitakis (en anglais) dans le Washington Post est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Percival Everett

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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