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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Achille au pied léger » (Stefano Benni)

Hilarante adaptation de l’Odyssée, dans une Italie contemporaine aux individualismes déchaînés.

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Achille au pied léger

Publié en 2003, traduit en français en 2005 par Marguerite Pozzoli chez Actes Sud, le neuvième roman de Stefano Benni poursuivait avec verve son travail acharné et jouissif d’invention d’une satire foisonnante de l’Italie contemporaine, et tout particulièrement de sa vie sociale et politique, sous couvert de transfiguration mythologique.

Ulysse, auteur en souffrance et lecteur pour une petite maison d’édition, se débat, sur le chemin du retour à l’écriture, entre les multiples obstacles, tentations du désir, contraintes sociales, et personnages grimaçants de l’avidité triomphante, qui le séparent de sa bien-aimée Pilar / Pénélope. Soutenu et aiguillonné par les incarnations homonculesques des auteurs de manuscrits qu’il doit sans arrêt parcourir, c’est la rencontre de l’handicapé Achille, cloué par la maladie dégénérative à son fauteuil roulant high tech, qui va lui ouvrir paradoxalement le chemin du salut, au milieu des grenades sociales berlusconiennes.

Ulysse se retrouva au terminus du Treize, dix arrêts après le sien, les scriptodactyles sur les genoux. Il ne se rappelait ni quand il s’était assis ni quand il s(était endormi. Il souffrait de la maladie du pain frais, ou insomnia pistoria, qui frappe les fils de boulanger. Les crises engendrées par cette maladie provoquent une grande activité nocturne, et de brusques somnolences pendant la journée. Grâce à ses études humanistes, Ulysse s’était émancipé de ses origines céréalières, mais de temps à autre le chromosome héréditaire réapparaissait.
Il regarda autour de lui et vit que l’autobus était vide : même le chauffeur avait disparu. Il descendit et tâcha de se repérer. Il se trouvait dans la banlieue, periferia ou hinterland, dans la zone des grands magasins, supermercati ou shopping centers, lesquels, i quali, which, se profilaient au loin dans le brouillard, nebbia, fog, illuminés comme des transatlantiques. L’abribus était encerclé par une muraille d’immeubles disposés en fer à cheval, tous pareils, jaunâtres et parasités par une champignonnière d’antennes satellites. Au pied des immeubles s’étendait un parking et au milieu de celui-ci un square désespéré, avec des peupliers transplantés et des balançoires tristes comme des gibets. Du haut d’une gigantesque affiche, une méga pin-up en guêpière contemplait le tout. Ulysse évita quelques flaques, un échantillonnage de crottes de chien récentes et assyriennes, et quelques seringues abandonnées. Il trouva refuge sur un banc, sous un abri en bois orné de graffitis rockoko. Il y fit une pause.

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Dans cette étonnante retranscription mythologique d’une tranche de vie et de survie dans l’Italie du déchaînement des individualismes, la tonalité de farce énorme que déploie à chaque page Stefano Benni fait merveille, mais c’est dans l’invention permanente d’une langue toute en paradoxes, en images frondeuses et en clins d’œil malins, salaces ou tendres, qu’il exprime sans doute toute sa magie propre.

O mélancolie des bureaux, tôt le matin, quand la lumière du jour confère aux documents et aux papiers une douloureuse patine… Ceux-ci pourront-ils jamais expliquer l’éternel réveil du monde, se remettre à parler alors que la nuit a ralenti les paroles et fait vaciller les vérités ? O douleur des corbeilles pleines de feuillets violets et déchirés, de dépliants inutiles, de copies ratées et torturées… Et que dire de l’espoir du crayon et de l’attente de la gomme, l’une nécessitant la mort de l’autre ? Et de la féroce vocation unificatrice de l’agrafeuse ? De la ferveur entremetteuse des trombones, de la courte étreinte du ruban adhésif ? Quelle est cette vibration qui accompagne le redémarrage froid et précis de l’ordinateur, ce halètement de machine fatiguée, ce frisson qui crie : « Toute ma complexité cybernétique ne sert à rien, face à une seule vraie question sur le monde » ?
Démarrage Windows en cours
Application des installations de l’ordinateur en cours
Préparation de la barre d’outils
Déplacer vers la corbeille
S’il te plaît, Ulysse, tue-moi.

Une découverte qui donne diablement envie de poursuivre l’exploration de cet auteur, dont ma collègue et amie Charybde 1 adore depuis longtemps le « Margherita Dolcevita » (2005).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Stefano Benni

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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