☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « B-17G » (Pierre Bergounioux)

Une Forteresse Volante détruite au-dessus de l’Allemagne de 1944, un récit total en 75 pages.

x

B-17G

Publié en 2001 chez Flohic, réédité en 2006 chez Argol, ce récit de Pierre Bergounioux était évoqué par Xavier Boissel, à propos du double opus « Le récit absent / Le baiser de sorcière », qu’il présentait lors de sa soirée « Libraire invité » à la librairie Charybde en septembre 2014, en compagnie de Jean-Yves Jouannais, dont justement le tout récent « Les barrages de sable » évoquait entre autres les bombardiers « briseurs de barrages » de la Ruhr en 1943, et résonnait donc étrangement avec ce travail exceptionnel réalisé à propos de la destruction d’une « forteresse volante » par un chasseur allemand.

À partir d’une image extraite du du bref film automatiquement pris, dans l’axe de ses canons de bord, par un chasseur allemand abattant un bombardier américain B-17 « Flying Fortress » en 1944, Pierre Bergounioux invente ici à la fois un récit ponctuel et une magistrale synthèse historique, comme il le fera de manière plus développée en 2010 avec « Le baiser de sorcière » à partir d’un char soviétique JS-2 de 1944-1945, ou comme le pratiquera d’une façon voisine Oliver Rohe avec son « Ma dernière création est un piège à taupes – Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son oeuvre » de 2012.

L’image, médiocre, d’un gros avion à hélices, est extraite d’un film de combat. Une caméra montée dans le nez d’un chasseur et couplée avec les armes de bord s’est mise à tourner lorsque le pilote a ouvert le feu. L’objet est en voie de désagrégation dès son apparition, par le fait même. La séquence, qui n’excède jamais quelques secondes, s’achève le plus souvent par sa volatilisation dans un nuage de fumée, de flammes et de débris. Il existe des kilomètres de pellicule représentant la destruction de tous les types d’appareils qui s’affrontèrent dans les cieux du monde entier, de septembre 1939 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ils se ressemblent tous. Une tache imprécise, sombre, surgit dans la grisaille du film en noir et blanc, s’illumine d’éclairs, perd des morceaux, fume et déjà se désintègre.
L’appareil, visé, sur la photo, est un Boeing B-17, qu’un journaliste qualifia de Forteresse volante lorsqu’il fut présenté au public, en 1934, à Seattle. Il s’agit ici du modèle G, le plus tardif, aisément reconnaissable à la tourelle de menton qui fut ajoutée en 1943 pour repousser les attaques frontales. Mais les douze mitrailleuses du quadrimoteur n’ont pas suffi à écarter le chasseur allemand qui s’est approché par l’arrière. Les images précédentes sont trop floues pour qu’on voie si l’équipage a esquissé une défense. L’assaillant tire depuis qu’il filme ou filme, si l’on préfère, depuis qu’il a encadré la Forteresse dans son collimateur et pressé la détente. Il s’est écoulé trois secondes, à peine, entre cet instant et celui où des détails se dessinent dans la silhouette du B-17 engagé. Et dans ce très bref laps de temps, la tragédie a été consommée. Les armes jumelées des deux tourelles inférieures pendent vers le bas, inertes, muettes, leurs servants hachés par les projectiles qui ont traversé l’appareil de la queue à la tête comme, sans doute, le reste du personnel, échelonné dans le fuseau de deux mètres de haut, au maître couple, longt de vingt-deux, de la carlingue. Les obus de 20 mm du chasseur – un Focke-Wulf 190, selon toute vraisemblance – ont parcouru à la vitesse de mille mètres à la seconde cet espace oblong, très étroit, explosant au contact des arceaux d’aluminium, des corps engoncés dans les combinaisons de vol en mouton retourné, des câbles, des tuyauteries, des bouteilles d’oxygène, des bandes de cartouches dont il est encombré. Dès cet instant, les hommes – à supposer que le mot convienne quand on a dix-neuf ans, qui était l’âge moyen des équipages – ont été déchiquetés, dépecés par les projectiles spéciaux, à charge accrue, allongés, que l’IG Rheinmetall a mis au point pour abattre plus sûrement les quadrimoteurs qui sillonnent le ciel du Reich.

b17g

Comme le souligne Pierre Michon, dans le magnifique texte de commentaire qu’il offre en guise de postface sous le titre de « Smith » (l’un des membres d’équipage du B-17, présence narrative fugace imaginée par Bergounioux et dont Michon nous livre certains secrets potentiels), il faut beaucoup de talent, de concentré d’imagination et de rigueur pour élaborer semblable machine littéraire, à l’efficacité millimétrée et néanmoins curieusement poétique, en soixante-quinze pages. Ici, le bombardier lourd à long rayon d’action comme son adversaire du moment, l’intercepteur – avant la lettre et le concept -, incarnent simultanément l’emblème industriel et technique des nations, auquel ils ne se réduisent pas, et l’imaginable récit humain embusqué dans ses creux et ses bosses, également significatif en soi (à l’image des tankistes soviétiques du « Baiser de sorcière »).

C’est sans doute l’un des secrets, rares et précieux, de Pierre Bergounioux, que cette capacité à extraire de très peu, d’une image, même légèrement floue, une histoire, une politique, un rapport de l’homme à la technique, une essence de la guerre comme action et comme récit, et enfin, une philosophie du hasard et de la nécessité. Un texte essentiel dans sa simplicité apparente masquant mal, bien heureusement, une richesse profuse et foisonnante vers tant de lignes de fuite.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

pbergounioux

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :