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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’adversaire » (Emmanuel Carrère)

Récit glaçant et vertigineux de la mythomanie meurtrière.

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L'adversaire

Publié en 2000 chez P.O.L., le premier « récit » d’Emmanuel Carrère (qui était aussi son neuvième texte publié) introduit, sur un sujet déjà hautement vertigineux, un léger abîme littéraire, puisqu’il est peut-être avant tout le récit de sa propre genèse, davantage que celui de « l’affaire Romand » – terrifiant quintuple meurtre qui défraya la chronique entre 1993 et 1996 – à proprement parler.

Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas. J’ai passé seul dans mon studio l’après-midi du samedi et le dimanche, car je terminais un livre auquel je travaillais depuis un an : la biographie du romancier de science-fiction Philip K. Dick. Le dernier chapitre racontait les journées qu’il a passées dans le coma avant de mourir. J’ai fini le mardi soir et le mercredi matin lu le premier article de Libération consacré à l’affaire Romand.

Hanté ainsi par cette tragédie quasiment dès sa révélation, au moment de l’achèvement de « Je suis vivant et vous êtes morts » (1993), l’auteur mettra trois ans à se lancer vraiment, sous une forme hésitante, qui reste alors largement à définir et à inventer, au moment du procès d’assises, après la parution de « La classe de neige » (1995), qui joue d’ailleurs un rôle non négligeable, expliqué au cours du récit, dans la concrétisation de la possibilité de cette écriture. C’est la chaleureuse insistance d’une amie, par ailleurs impressionnante par ses textes fantastiques et par sa sensibilité musicale, qui m’a convaincu récemment de hisser « L’adversaire » sur le sommet de ma pile de lecture en cours « découverte et redécouverte d’Emmanuel Carrère », supplantant au passage « La moustache » et « Le détroit de Behring » pourtant préalablement « programmés ».

D’entrée, le texte déroute, comme Emmanuel Carrère le fut lui-même ici, de son propre aveu, dès l’origine. L’ampleur de la tragédie, sa brutalité finale, comme la durée du mensonge d’une vie, auprès de la famille et des proches, abasourdissent. S’y ajoute une sensation trouble, mêlée d’horreur et de voyeurisme, et d’un certain désarroi face à l’abîme ainsi dévoilé aux yeux de tous : l’auteur n’y échappe pas, et questionne longuement, initialement, ses propres motivations à vouloir s’emparer de ce fait divers, fût-il si énorme, pour le raconter et le traiter.

Auteuil

Depuis leurs études de médecine à Lyon, ils ne s’étaient pas quittés. Ils s’étaient mariés presque en même temps, leurs enfants avaient grandi ensemble. Chacun savait tout de la vie de l’autre, la façade mais aussi les secrets, des secrets d’hommes honnêtes, rangés, d’autant plus vulnérables à la tentation. Quand Jean-Claude lui avait fait la confidence d’une liaison, parlé de tout envoyer promener, Luc l’avait ramené à la raison : « A charge de revanche, quand ce sera mon tour de jouer au con. » Une telle amitié fait partie des choses précieuses de la vie, presque aussi précieuse qu’un mariage réussi, et Luc avait toujours tenu pour certain qu’un jour ils auraient soixante, soixante-dix ans et du haut de ces années, comme d’une montagne, regarderaient ensemble le chemin parcouru : les endroits où ils avaient buté, failli s’égarer, l’aide qu’ils s’étaient mutuellement apportée, la façon dont, au bout du compte, ils s’en étaient tirés. Un ami, un véritable ami, c’est aussi un témoin, quelqu’un dont le regard permet d’évaluer mieux sa propre vie, et chacun depuis vingt ans avait sans faillir, sans grands mots, tenu ce rôle pour l’autre.

L'adversaire POL

Tout au long du récit, Emmanuel Carrère ne fera pas mystère des doutes et des ambiguïtés, des hypothèses et des terreurs intimes, qui l’assaillent à chaque étape, durant le procès lui-même, ou durant les entretiens conduits, précautionneusement, avec les témoins qui l’acceptent, confirmant que « L’adversaire », et c’est sa richesse, concerne moins, au fond, une affaire criminelle aussi spectaculaire que difficilement sondable, que le vertige émotionnel et intellectuel qui saisit l’observateur pensif face au mensonge et à la mythomanie à grande échelle, à la folie inexorable sous une forme aussi domestiquée en apparence, à la possibilité de la chute, et à l’omniprésence d’un Mal qui rôde, dût-il affecter subrepticement la forme personnifiée et métaphorique que lui offre la religion catholique – dont le questionnement éthique et métaphysique, si essentiel pour l’auteur, grouille sous chaque chapitre du récit.

D’un côté s’ouvrait le chemin normal, que suivaient ses amis et pour lequel il avait, tout le monde le confirme, des aptitudes légèrement supérieures à la moyenne. Sur le chemin il vient de trébucher mais il est encore temps de se rattraper, de rattraper les autres : personne ne l’a vu. De l’autre, ce chemin tortueux du mensonge dont on ne peut même pas dire qu’il semble à son début semé de roses tandis que l’autre serait encombré de ronces et rocailleux comme le veulent les allégories. Il n’y a pas besoin d’y engager le pied, d’aller jusqu’à un tournant pour voir que c’est un cul-de-sac. Ne pas passer ses examens et prétendre qu’on les a réussis, ce n’est pas une fraude hardie qui a des chances de réussir, un quitte ou double de joueur : on ne peut que rapidement se faire pincer et virer de la fac sous la honte et le ridicule, les choses au monde qui devaient lui faire le plus peur. Comment se serait-il douté qu’il y avait pire que d’être rapidement démasqué, c’était de ne pas l’être, et que ce mensonge puéril lui ferait dix-huit ans plus tard massacrer ses parents, Florence et les enfants qu’il n’avait pas encore ?

Le récit a été adapté au cinéma en 2002, sous le même titre, par Nicole Garcia, avec Daniel Auteuil dans le rôle de Jean-Marc Faure (Jean-Claude Romand).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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carrere

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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