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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « L’enquête » (Juan José Saer)

Retrouvailles amicales, tapuscrit mythologique ou enquête sur un tueur en série ? Comment s’agencent le vrai, le vraisemblable et le récit ?

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L'enquête

Publié en 1994 en espagnol, traduit en français en 1996 par Philippe Bataillon au Seuil, ce court roman (son dixième) de Juan José Saer, Argentin installé à Paris depuis 1968, est emblématique de l’art bien particulier de cet extraordinaire touche-à-tout de la littérature, décédé en 2005.

Trois histoires, que rien ne devrait « normalement » pouvoir relier, s’enchevêtrent et virevoltent sous les yeux quelque peu abasourdis et enchantés du lecteur. Une grande part du plaisir surgit des modalités de cet imbroglio apparent, aussi ne comptez pas sur moi pour vous révéler davantage comment communiquent une incroyable enquête sur un tueur en série de petites vieilles, sévissant dans le XIème arrondissement de Paris, conduite par l’équipe spéciale que dirige le commissaire Morvan, une écriture alternative de certains épisodes de l’Iliade, tapuscrit étonnant trouvé après sa mort chez un essayiste argentin célébré, mais auteur bien improbable de ce récit à facettes, et la rencontre amicale et acharnée de trois amis argentins à Buenos Aires.

Là-bas, au contraire, en décembre, la nuit tombe vite, Morvan le savait. Et à cause de son tempérament et peut-être aussi de son métier, presque immédiatement après être rentré de déjeuner, depuis le troisième étage du commissariat spécial du boulevard Voltaire, il guettait avec inquiétude les premiers signes de la nuit à travers les vitres givrées de la fenêtre et les branches des platanes, luisantes et nues en contradiction avec la promesse des dieux, à savoir que les platanes ne perdraient jamais leurs feuilles parce que ce fut sous un platane qu’en Crète le taureau intolérablement blanc aux cornes en demi-lune, après l’avoir ravie sur une plage de Tyr ou de Sidon – en l’occurrence cela revient au même – viola, comme on le sait, la nymphe atterrée.
Morvan le savait. Et il savait aussi que c’était au crépuscule, lorsque cette boule de fange archaïque et usée qui tourne, obstinément, déplaçait le point où ils s’agitaient, lui, Morvan, et cet endroit appelé Paris, l’éloignant du soleil et le privant de sa clarté dédaigneuse, il savait que c’était à cette heure-là que l’ombre qu’il poursuivait depuis neuf mois, proche et pourtant aussi insaisissable que sa propre ombre, avait coutume de sortir de la mansarde poussiéreuse où elle somnolait et s’apprêtait à frapper. Et elle l’avait déjà fait – tenez-vous bien – vingt-sept fois.

La pesquisa

Acquittées du délit d’opinion, les vieilles dames sont guettées par d’autres dangers. Dans la jungle des villes, comme dans la jungle tout court, le désir et la peur, la contingence et la nécessité déterminent le développement des espèces, et les bourrades aveugles que distribue l’expansion tortueuse ou rectiligne, lente ou précipitée, des choses atteignent aussi les petites vieilles : bagarres de drogués, affolement nocturne de cambrioleurs débutants surpris en plein travail, argumentations enveloppantes des escrocs, et même adolescents en patins sur les trottoirs gris de la ville privée d’horizon, abandonnent leur moisson de petites vieilles dévalisées, ensanglantées et en larmes. Du galop du monde, nous le savons bien, ce n’est pas le cavalier mais le cheval qui est le maître. Mais ce n’était pas cela qui préoccupait Morvan tandis qu’il scrutait, en cet après-midi de décembre, presque immédiatement après être rentré de déjeuner, à travers les branches nues des platanes, la tombée rapide de la nuit.

Parfaitement à l’aise dans ces trois registres si dissemblables en apparence que sont le récit de retrouvailles cultivées, la réinterprétation de récits mythologiques fondateurs et le policier contemporain machiavélique et légèrement abyssal, Juan José Saer nous offrait là l’un de ces livres qui comptent, et qui agitent en profondeur la trame narrative qui tient ensemble les morceaux souvent épars des existences. Une lecture indispensable pour saisir ce délicat équilibre au bord des gouffres.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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saer

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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