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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Soldat des brumes – L’intégrale » (Gene Wolfe)

Héros amnésique, Grèce et Égypte antiques peuplées de divinités : la vie est-elle le récit que l’on peut en faire ?

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SDB Intégrale

C’est en réalité le cycle Soldat des Brumes de Gene Wolfe que je voulais relire (et lire, en ce qui concerne son troisième volume d’origine) pour l’opération « 15 ans, 15 blogs » des toujours captivantes éditions Lunes d’Encre (opération à laquelle ce blog, avec ses dix mois d’activité, est sans doute le plus jeune participant – et opération qui supposait d’aborder un auteur de la collection encore jamais évoqué sur le blog concerné).

Mais je n’ai pas pu résister, par une sorte de curieuse fidélité à mon historique de lecteur – et par pure et simple envie, il faut bien l’avouer aussi -, à relire d’abord le cycle du Nouveau Soleil, mon premier contact avec l’immense Gene Wolfe, en 1981-1984, avant de plonger un peu plus tard, à sa sortie en France (1988 et 1992), dans les aventures de Latro l’amnésique, le Soldat des brumes.

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Logo 15 ans 15 blogs

Le cycle du Soldat des Brumes de Gene Wolfe comprend trois romans : « Soldat des brumes », publié en 1986, traduit en français en 1988 par William Desmond, « Soldat d’Aretê », publié en 1989, traduit en français en 1992, toujours par William Desmond, et « Soldat de Sidon », publié nettement plus tardivement, en 2006, et traduit en français pour la présente édition intégrale en deux volumes, chez Lunes d’Encre, par Patrick Marcel, en 2012, celui-ci ayant également revu l’ensemble de la traduction des deux premiers tomes.

En apparence, et à la différence profonde du cosmogonique, ramifié, foisonnant Cycle du Nouveau Soleil, le récit du Soldat des brumes est simple. Blessé sur le champ de bataille de Platées (479 avant J.-C.), dernière bataille terrestre des guerres médiques, opposant l’armée perse à celle de la coalition grecque menée par Athènes et Sparte, un mercenaire nommé Latro souffre désormais de ce qui serait aujourd’hui une variante imaginaire d’amnésie antérograde : il oublie au réveil tous les événements survenus la veille, et n’a conservé que quelques souvenirs ténus et épars de sa vie antérieure à la blessure, même s’il dispose toujours de la plupart de ses connaissances acquises linguistiques et corporelles (notamment la maîtrise de sa langue d’origine, inconnue de tous, et son talent indéniable pour le combat). Sans que l’on sache d’abord dans quelle mesure le phénomène est lié ou non à la blessure et à l’amnésie, il apparaît au bout de quelques pages un phénomène étrange : désormais, Latro voit les innombrables divinités grecques (ou étrangères), et peut leur parler, ce qui n’ira pas, on l’imagine, sans conséquences, majeures ou mineures selon les circonstances. Le cycle des trois romans consiste donc, en première lecture, dans le récit de la quête de Latro pour retrouver ses origines, sa famille et sa mémoire.

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Mais Gene Wolfe n’est pas considéré en vain, à raison, comme l’un des auteurs les plus inventifs de la littérature contemporaine : ce canevas de « fantasy antiquisante », déjà fort prometteur en soi, lui sert surtout de robuste prétexte pour une double entreprise fascinante, qui a, on le comprend, de quoi dérouter celles ou ceux s’attendant à lire un précurseur du sympathique et anodin cycle du « Lion de Macédoine » de David Gemmell. C’est le moment de se remémorer la belle formule de Graham Sleight dans le journal Locus de février 2010 :

En essayant de parvenir à une lecture stabilisée de Gene Wolfe, j’arrive toujours aux questions d’identité déjà évoquées : qui me raconte cette histoire ? Pourquoi ? À quel point ce narrateur est-il piégé en lui-même ? Peut-il trouver une issue ? Et moi, le puis-je ?

Gene Wolfe se propose d’abord en effet, d’explorer a contrario (par rapport au cycle du Nouveau Soleil) ce qui est sans doute le thème central de son œuvre : la place de la mémoire dans l’identité et dans l’accomplissement de soi, et le rôle de cette mémoire par rapport au récit de soi et à sa fiabilité.

Là où Severian le bourreau bénéficiait / souffrait d’une hypermnésie, régulièrement rappelée, dans l’accomplissement de son dessein et de son destin, le conduisant à un jeu complexe de mensonges, de sous-entendus et d’omissions dans sa narration, Latro le soldat, dépourvu de mémoire autre que ce qu’il a choisi (ou été capable) de noter dans son journal et que ce qui lui est rapporté par ses compagnons de route, est confronté au problème inverse dans sa quête. Le défi littéraire est immense, qui consiste à faire partager au lecteur la sensation vécue par Latro, l’absence de références, la perpétuelle reconstruction de repères personnels, et la dépendance à un autrui pouvant être un narrateur de secours manipulateur en diable, consciemment ou inconsciemment.

La réussite de cette première entreprise est intense et réjouissante, même si elle demande, bien entendu et fort logiquement, une collaboration attentive et exigeante de la part du lecteur (on pourra d’ailleurs la comparer avec intérêt au travail fourni par Antoine Bello dans son formidable hommage à Agatha Christie – et beaucoup plus – utilisant une prémisse similaire : « Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet »).

Dieux grecs

Gene Wolfe propose ensuite un défi secondaire, peut-être, mais suffisamment rare pour mériter toute notre attention, qui est celui du jeu poussé, en profondeur, du dépaysement et de la défamiliarisation du lecteur, pour là aussi rapprocher au maximum son expérience de lecture de celle vécue par les protagonistes.

Or, dès que le romancier renonce à un univers totalement inventé (qui, s’il offre bien des satisfactions, ne permet pas ce type de jeu, puisque le lecteur n’aura pas de repères du tout – sauf à multiplier les plus ou moins laborieuses scènes d’exposition pour le doter cahin-caha de la culture locale nécessaire) pour utiliser un cadre à résonances historiques, il crée presque automatiquement du surplomb chez son lecteur : à des degrés variables certes, selon sa culture et selon sa mémoire, celui-ci va néanmoins, bien souvent, disposer d’une vue d’ensemble supérieure à celle des protagonistes, tout particulièrement dans un univers « antique » ou « moyenâgeux », dépourvu presque par définition de vue d’ensemble, justement.

En l’espèce, dans le cycle du Soldat des brumes, le lecteur se retrouverait très vite à en savoir beaucoup plus que Latro sur la géographie de la Grèce et du pourtour égéen, sur les circonstances des guerres médiques, voire sur l’histoire politique d’Athènes, de Sparte, de Thèbes ou de Corinthe, qui font partie de l’enseignement historique traditionnel en Occident, mais aussi sur les ramifications du panthéon mythologique, à la fois abondamment documenté depuis la Renaissance, et régulièrement utilisé dans nombre d’œuvres modernes ou contemporaines.

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En utilisant deux techniques lexicales de manière quasiment systématique, Gene Wolfe obtient une bonne partie de l’effet recherché, déroutant le lecteur et le replaçant « presque à égalité » avec les protagonistes : il lui suffit pour cela de brouiller les réflexes géographiques et historiques en employant les traductions littérales du grec ancien pour ses noms de lieux (Athènes devenant « Pensée » et Sparte devenant « Corde », pour citer deux des plus évidentes) et les métaphores d’époque pour ses noms d’entités politiques ou militaires (les « Hommes Écarlates » pour les Perses, par exemple), d’une part, et de profiter au maximum des très nombreuses ambiguïtés, ambivalences, regroupements occasionnels et variations locales (désignant ainsi telle ou telle divinité, selon les moments et les situations, par l’un ou l’autre de ses attributs, de ses surnoms, de ses filiations) au sein de la mythologie grecque, d’autre part.

L’effet obtenu, s’il complique indéniablement la lecture, est magique : le lecteur partage au plus près les incertitudes, les informations parcellaires ou tronquées, les erreurs d’interprétation possibles et les racontars crédibles (qui ne le seraient pas depuis le surplomb historique) auxquels sont soumis les personnages du « Soldat des brumes », et Latro, bien entendu, au premier chef.

Gene Wolfe nous offre ainsi une deuxième série extra-ordinaire, au sens propre, riche à la fois en péripéties de tous ordres (qu’il serait toujours aussi dommage de dévoiler, même si leur agencement exact est sans doute moins vital que dans le cycle du Nouveau Soleil), et en ambition littéraire expérimentale, au sens originel du terme, à savoir cherchant à offrir au lecteur un moment unique et une sensation jamais (ou très rarement) rencontrée. Cette deuxième lecture des 800 pages des deux premiers tomes (et la découverte des 300 pages du troisième) m’a confirmé à quel point l’auteur réussit son pari, fût-ce au prix d’une indéniable, et salutaire, déstabilisation de son lecteur.

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Soldat des brumes

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Sans trahir les éléments d’intrigue et les péripéties qui vont accompagner le cheminement de Latro durant ce premier tome, du champ de bataille au lendemain de Platées jusqu’aux murailles, quelques mois plus tard, de Sestos, en Chersonèse de Thrace, et à la découverte d’un étonnant prénom qui pourrait bien être le sien, précisons donc quelques caractéristiques saillantes liées au mode de narration retenu par Gene Wolfe.

Pour surmonter son handicap (dont l’une des missions du roman est de nous faire partager, dans notre chair intellectuelle et émotionnelle, la profonde difficulté), Latro doit sans cesse se reposer sur son propre récit, incluant la difficulté toute matérielle, au fur et à mesure que son rouleau d’écriture se remplit, de trouver le temps de le relire régulièrement, au risque de « sauter » des passages, ou de ne plus saisir parfaitement ce qu’il voulait dire, au moment où il l’écrivait. « Soldat des brumes » est une lutte acharnée, à chaque instant, contre la confusion du réel lorsque le filtre qui l’appréhende fait défaut.

Je note ce qui vient de se passer. A l’aube, le guérisseur est venu dans cette tente et m’a demandé si je me souvenais de lui. Quand je lui ai répondu que non, il m’a expliqué. Il m’a donné ce rouleau, ainsi qu’un stylet de métal pour pierre à fronde, qui laisse des marques comme sur de la cire.
Je m’appelle Latro. Je ne dois pas l’oublier. Le guérisseur m’a dit que j’oubliais très rapidement, à cause d’une blessure reçue au cours d’une bataille. Il l’a appelée d’un nom qui était comme un nom d’homme, mais je ne me le rappelle plus. Il m’a dit que je devais m’exercer à écrire le plus de choses possible, afin de pouvoir les relire quand j’aurais oublié. C’est pourquoi il m’a donné le rouleau et le lourd stylet en métal pour pierre à fronde.
J’ai d’abord écrit quelque chose pour lui dans la poussière, du bout du doigt. Il a eu l’air content que je sache écrire, car la plupart du temps les soldats en sont incapables, m’a-t-il dit. Il a aussi ajouté que mes lettres étaient bien formées, même si certaines avaient des formes qu’il ne connaissait pas. J’ai pris la lampe, et à son tour il m’a montré son écriture ; elle m’a paru très étrange. Il est de Terre-du-Fleuve.
Il m’a demandé mon nom, mais j’ai été incapable de le lui dire ; puis il a voulu savoir si je me souvenais de lui avoir parlé la veille, et j’ai répondu que non. Il m’avait pourtant parlé  à plusieurs reprises, a-t-il assuré, mais chaque fois j’avais oublié sa visite précédente.

Soldier of the Mist

Latro, face à la page blanche de son rouleau, doit sans cesse décider de ce qu’il y inscrit, et sous quelle forme : information brute, sans interprétation, aux effets comiques ou dramatiques garantis pour le lecteur, ou information retraitée, par l’intermédiaire des commentaires et interprétations fournis par ses rencontres, impressionnante galerie de personnages parcourant la société grecque de l’époque, au plus près du terrain du bas de l’échelle, d’abord, résonnant avec l’Alciphron des « Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres », puis en s’élevant, au fur et à mesure qu’une certaine renommée ambiguë se met à environner Latro et ses contacts divins : Sept Lions, l’homme noir, compagnon d’infortune de la première heure, Io la petite esclave du temple d’Apollon qui s’entiche de Latro, s’attache à ses pas et le guide avec ferveur, Pindaros, le grand poète en gestation, Hypéréidès, le marchand athénien devenu triérarque, Kalléos la tenancière de maison close, ou encore Euryklès le nécromancien, et ses déroutantes métamorphoses ultérieures (ce dernier personnage, aussi surprenant soit-il, étant particulièrement précieux pour permettre d’apprécier l’effet du « pouvoir » de Latro sur celles ou ceux dont la communication avec l’au-delà est véritablement le gagne-pain, d’une part, et pour mesurer la tentation de sincérité manipulatrice que représente son handicap pour certains types de professions, d’autre part). Chaque interaction de Latro, toujours à reprendre, recommencer et réinscrire dans le fil de son récit, est une occasion pour le lecteur de s’émerveiller et de songer, tristement ou joyeusement, à cette dépendance du moi vis-à-vis d’une fiabilité du récit et de la vie qui s’échappe sans cesse, et qui prête le flanc aux désirs d’autrui, pour le meilleur et pour le pire.

Des soldats vont et viennent d’un pas vif, parfois au petit trot, sans jamais sourire. La plupart sont des hommes de petite stature mais taillés en force, avec des barbes noires. Ils portent des pantalons et des tuniques brodées de turquoise et d’os par-dessus des corselets à écailles. L’un d’eux est arrivé, tenant une lance avec une pomme d’or. C’est le premier qui a croisé mon regard, et c’est pourquoi je l’ai fait arrêter pour lui demander quelle était cette armée. « Celle du Grand Roi », m’a-t-il répondu. Puis il m’a fait rasseoir et a filé.
Ma tête me fait toujours mal. Souvent ma main monte jusqu’aux bandages qui l’entourent, bien que le guérisseur m’ait dit de ne pas y toucher. Je garde le stylet à la main, et je n’y toucherai pas. J’ai parfois l’impression d’avoir une sorte de brouillard devant les yeux, une brume que le soleil ne peut dissiper.
Je me remets à écrire. Je viens d’examiner l’épée et l’amure posées à côté de ma couchette. Il y a un casque, troué à l’endroit où j’ai reçu ma blessure. Il y a aussi Falcata, ainsi que des plaques pour la poitrine et le dos. J’ai soulevé Falcata et, moi qui ne la connaissais pas, j’ai vu qu’elle connaissait ma main. Certains des autres blessés ont eu l’air effrayés, et je l’ai replacée dans son fourreau. Ils ne comprennent pas mes paroles, ni moi les leurs.
Le guérisseur est venu après que j’ai eu fini d’écrire ces mots, et je lui ai demandé où j’ai été blessé. Il m’a dit que c’était près du temple de la Terre Mère, là où l’armée du Grand Roi a combattu l’armée de Pensée et des Cordiers.

Les autres personnages essentiels de « Soldat des brumes », dès les premières pages, sont les divinités, dont la mise en scène par Gene Wolfe, sous toutes ses facettes, est un subtil morceau de bravoure du texte. Radicalement « étrangers » aux mortels, même lorsque leur apparence choisie semble s’en rapprocher, ou lorsque leurs motivations, brutales et le plus souvent égoïstes, se parent à l’occasion d’aspects humains, trop humains, ces êtres manipulent chacun en une joueuse danse dominée par une profonde indifférence, n’exécutant leur bout de chemin en compagnie de tel ou tel, et tout spécialement de l’ « élu » Latro, que dans le cadre de luttes intestines aussi féroces que difficiles à percevoir dans leurs ramifications. L’une des beautés de « Soldat des brumes » est de transformer leur présence sociale de tous les instants, en Grèce antique, en présence physique, qui dévoile mieux que bien des discours les contradictions à l’œuvre chez celles et ceux qui rendent culte, des plus sincères (auxquels Gene Wolfe, chrétien fervent, rend largement justice) aux plus cyniques – dont le jeu personnel et politique n’en est alors que plus éclatant.

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Soldat d’Aretê

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Soldat d'Aretê

Passons rapidement sur l’amusante (ou consternante, selon l’humeur du lecteur) couverture d’origine de l’édition Présence du Futur, avec ses magiciens semblant issus de © AD&D Dragonlance : « Soldat d’Aretê », sans trahir de détails qui font le sel du récit, conduit Latro et ses compagnons des murs de Sestos, au bord de l’Hellespont, en Thrace, déjà nettement exotique pour les citoyens grecs de l’époque, à un retour vers Sparte où bien des mystères pourraient se résoudre.

Un deuxième tome qui, tout en poursuivant son tour d’horizon de l’espace grec du Vème siècle avant J.-C., affirme plus que jamais la dimension guerrière, professionnelle, de Latro, homme d’épée (sa Falcata rudimentaire mais diablement efficace lorsque maniée avec talent se trouvant bien à l’opposé du spectre des possibles technologiques par rapport à celle d’un autre professionnel du tranchage, la Terminus Est du bourreau Severian, à l’âme de métal liquide, dans le cycle du Nouveau Soleil).

Falcata

Falcata.

Je ne saurais dire combien de peltastes j’ai tués. Il y a eu beaucoup de morts ; mais l’homme noir a combattu avec l’épée du prêtre, il serait difficile de démêler les blessures laissées par Falcata et celles dues à la hache d’Hégésistratos, et certaines Amazones se sont servies de leur épée, je crois. Hippéphode redoute qu’elles n’épuisent leurs flèches mais elles ont récupéré toutes celles tirées au cours de cette bataille, ou presque.

Ce deuxième volume est aussi l’occasion d’approfondir, en s’appuyant entre autres sur la lente mutation du personnage de la fillette esclave Io, l’un des points aveugles qui irriguent l’œuvre de Gene Wolfe, celui du rôle des rencontres féminines dans le destin du héros (ou de l’anti-héros). Thème particulièrement en résonance avec un contexte de mythologie grecque, mais qui touche secrètement aux figures messianiques et christiques qui hantent le travail de l’étonnant rédacteur de magazine spécialisé en ingénierie que fut Gene Wolfe durant toute sa vie professionnelle. Comme dans le cycle du Nouveau Soleil, le sexe, bien présent, est ici pour l’essentiel joyeux et naturel, encadré souplement par quelques règles morales basiques, tandis que l’amour reste un Graal fort complexe, souvent risqué et vénéneux, présentant bien des caractéristiques communes avec une fleur d’averne, sauf à être, justement, simplifié à l’extrême par l’absence de mémoire et de visée à long terme.

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Dans un cycle comme dans l’autre, les héros développent leur messianisme paradoxal – et prennent leur dimension christique – sur un socle de valeurs instinctives, viscérales, quasiment jamais explicitées, mais largement imperméables à la sur-intellectualisation de Severian comme à la sous-intellectualisation de Latro. Que le chemin philosophico-religieux suivi de fait soit celui d’une volonté et d’une puissance, comme dans le Nouveau Soleil, ou d’une innocence et d’une bienveillance comme dans le Soldat des Brumes, élans déstabilisants par essence, chez un bourreau d’une part et chez un soldat professionnel d’autre part, il est toujours celui d’une très spinozienne persévérance dans son être, et jamais celui d’un improbable chemin de Damas (malgré les nombreux moments cherchant à se présenter au lecteur, fallacieusement, comme autant d’épiphanies possibles).

« Soldat d’Aretê » prouve, s’il en était besoin, plus encore que « Soldat des brumes », à quel point Gene Wolfe, depuis l’origine de son écriture, est capable d’inscrire un projet philosophique complexe dans chaque méandre d’un imaginaire foisonnant se développant au long cours, épousant les lois non-écrites (mais bien réelles) des genres science-fiction et fantasy pour mieux les détourner, surprendre son lecteur et exiger de lui un effort justifié pour atteindre autre chose, d’une rare puissance.

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Soldat de Sidon

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Troisième tome écrit dix-sept ans après le deuxième, « Soldat de Sidon » s’expose indéniablement à passer pour une forme d’ajout opportuniste, comme la science-fiction – et la littérature dans son ensemble – en ont fourni bien des exemples ces trente dernières années. Bien que le risque ait pu être présent, ce n’est pourtant pas le cas ici, et Gene Wolfe offre bien à sa lectrice ou son lecteur un complément précieux, sans gratuité.

À moins d’une particulière mauvaise volonté ou d’une étonnante inattention au propos, il est normalement apparu depuis longtemps, à ce stade, que la quête de Latro, cherchant sa famille et sa mémoire, n’est en réalité qu’un rusé McGuffin servant à Gene Wolfe à nous emmener explorer le rôle joué par la mémoire dans l’identité personnelle, dans la société collective et dans leurs subtiles interactions.

Transportant l’intrigue et le décor du pourtour égéen dans l’Égypte du Vème siècle avant J.-C., soumise à l’empire perse mais demeurant résolument fière de sa civilisation et de son passé glorieux, Gene Wolfe nous permet d’explorer de beaucoup plus près deux enjeux restés relativement discrets dans « Soldat des brumes » et « Soldat d’Aretê », étroitement liés l’un à l’autre, qu’il aurait été en effet bien dommage de ne pas traiter, in fine, fût-ce dix-sept ans plus tard.

Convoquant tout l’imaginaire des sources du Nil et des mines du roi Salomon, avec une réelle joie, pour effectuer avec Latro cette longue remontée du fleuve et de ses cataractes, jusqu’au Sud-Soudan et en Éthiopie, Gene Wolfe convoque surtout le panthéon mythologique égyptien, traité fort différemment, documentation cachée  – mais bien réelle – à l’appui, de celui de la Grèce antique. Avec des divinités infiniment plus calculatoires et visant à long terme que leurs homologues grecs, aux désirs le plus souvent inscrits dans l’immédiateté d’un principe de plaisir peu encadré, l’absence de mémoire prend une tout autre dimension. C’est la nécessité d’échafauder à long terme – et la confrontation, violente, y compris pour le lecteur, qui peut se perdre ici, comme Latro, beaucoup plus radicalement que précédemment, avec son impossibilité – qui révèle, beaucoup plus que dans les deux premiers volumes, que raconter, c’est choisir – et qu’ainsi vivre (car toute l’œuvre de Gene Wolfe fait valoir cette équivalence fondamentale entre la réalité et le récit qui en est fait), c’est accepter l’incomplétude, qu’il s’agit avant tout d’orienter, malgré le bruit et malgré la fureur.

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Le lecteur pointilleux pourra aussi profiter de ce dernier volume pour vérifier, même si ce n’est sans doute pas essentiel, que le travail de documentation fourni par l’auteur, gigantesque mais inséré dans le récit avec discrétion et subtilité, est aussi impressionnant en Égypte qu’en Grèce, et qu’on ne trouvera nulle part ici – si l’on en croit, aussi, les nombreux spécialistes universitaires qui se sont penchés au fil des années, surtout aux États-Unis, sur les œuvres du corpus de « fantasy antiquisante » – les approximations, erreurs factuelles ou contresens historiques qui jalonnent souvent, comiquement et involontairement, les travaux de David Gemmell, pour ne citer que lui (ce qui n’empêche pas de prendre un certain type de plaisir à la lecture du « Lion de Macédoine », nous sommes bien d’accord).

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Pour acheter les deux livres chez Charybde : le tome 1 (« Soldat des brumes » + « Soldat d’Aretê ») de l’intégrale est ici, le tome 2 (« Soldat de Sidon ») est . Pour 55 € au total, voici 1 200 pages de l’un des textes les plus avancés de la littérature contemporaine dans la tentative de mêler étroitement un propos ambitieux inscrit au cœur d’une véritable aventure et un mode de narration parfaitement adapté et audacieux.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Soldat des brumes – L’intégrale » (Gene Wolfe)

  1. Cher charybde2
    Je suis actuellement, et depuis les cinq dernières années, à la tête d’un projet créatif portant sur l’univers développé par Gene Wolfe dans son cycle merveilleux.
    Ayant lu avec plaisir votre note de lecture, je me demandais si vous voudriez en savoir davantage.
    Je suis en contact avec Gene Wolfe pour ce travail.
    À bientôt j’espère.

    Publié par chalcope | 13 décembre 2014, 01:41
    • Je précise qu’un bug m’empêche de publier ce commentaire sur la page pertinente, à savoir votre note de lecture sur le Livre du Nouveau Soleil. Il s’agit bien du Nouveau Soleil dont je parle.
      Même si j’ai moi aussi adoré la lecture des aventures de Latro.
      Cordialement

      Publié par chalcope | 13 décembre 2014, 01:42

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