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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Notre-Dame-aux-Écailles » (Mélanie Fazi)

Le deuxième recueil d’une voix fantastique rare et puissante.

x ND aux Ecailles

NB : Note de lecture 2011 étoffée en 2014.

Second recueil de Mélanie Fazi, paru en 2008 chez Bragelonne, quatre ans après « Serpentine », contenant six nouvelles parues entre 2000 et 2006 et six nouvelles inédites, cette lecture renforce nettement l’impression retenue à la lecture de « Serpentine », mais aussi des deux romans « Trois pépins du fruit des morts » (2003) et « Arlis des forains » (2004) – bien que l’auteur avoue en entretien préférer la forme courte : nous avons là une voix fantastique vraiment originale, capable de forts contrastes tout en maintenant une remarquable homogénéité de ton, pour inventer une inquiétude contemporaine à base de sensations toutes en finesse et d’interstices redoutables, sans recourir à un arsenal gothique accessoirisé.

« La cité travestie » (2002) voit Venise d’une bien sombre manière, résignée au désespoir et pourtant combattante, angle original qui n’est pas facile sur des pierres aussi fréquentées par la littérature.

La cité travestie ne dort jamais. Ses insomnies sont contagieuses. Depuis six mois, je hante ses rues. Ils sont des centaines à me croiser chaque jour pour m’oublier aussitôt. Avec mon sac en bandoulière et mes habits quelconques, on doit me croire touriste ou étudiant. Eux ne me voient pas, mais il en est d’autres qui guettent. Parfois, aux abords des canaux, je jurerais entendre le clapotis m’appeler par mon nom. Giordano Salvaggio, murmurent les eaux. Ne nous oublie pas, Giordano. Je suis un braconnier d’un genre un peu spécial, et Venise est mon terrain de chasse. Sux mois, c’est assez pour nouer avec une ville un rapport plus qu’intime. Il suffit parfois de peu pour changer un regard : tirez sur un fil et la tapisserie entière se délite entre vos doigts. Mais une cité mise à nu, ce n’est jamais beau à voir.

« En forme de dragon » (2003) raconte la paradoxale naissance d’une artiste, avec une belle mise en scène du rôle de la musique (rock) dans l’éveil du talent. Elle-même passionnée sensible et critique affûtée en matière de pop rock, Mélanie Fazi est sans doute l’une des rares voix littéraires actuelles capables d’explorer non pas uniquement le contexte social et culturel du rock, ou de mettre en scène heureusement – comme le font quelques autres avec brio – une nostalgie intemporelle, mais d’écrire l’expérience esthétique intime que peut représenter le rock (au sens large). Il est d’ailleurs intéressant de comparer les moyens qu’elle utilise pour ce faire à l’approche retenue par Mathilde Janin dans son beau « Riviera » de 2013.

Depuis une semaine, elle s’éveillait et s’endormait au son des mêmes guitares saturées, de l’autre côté du mur. Le premier matin, il l’avait tirée du sommeil en sursaut. papa avait ses rituels lorsqu’il dessinait, mais pousser la musique à fond au petit matin n’en avait jamais fait partie. Faustine le savait d’expérience. Elle s’était réfugiée sous l’abri de la couette en attendant la fin de la chanson – laquelle, à peine achevée, s’était succédée en un cercle parfait. Rien d’étonnant : papa aimait se passer certaines chansons en boucle pour travailler. Lui aussi, le silence devait l’intimider. Maman était venue cogner à la porte de l’atelier, quatre coups pressés, plus énergiques que nécessaire. Lorsque papa lui avait ouvert, leurs voix s’étaient noyées dans la bouillie sonore. Même la musique se faisait l’alliée des adultes quand il fallait se protéger des oreilles enfantines trop curieuses. La porte s’était refermée sans que Faustine ait pu saisir au vol un traître mot. Et la musique avait poursuivi sa parfaite trajectoire circulaire. Des heures, puis des jours durant.

Notre-Dame-aux-Ecailles

« Les cinq soirs du lion » (2006), « Langage de la peau » et « La danse au bord du fleuve », mettant en jeu avec force la rencontre d’un autre étrange et familier à la fois, et le rapport au corps et à sa métamorphose, sont magnifiques dans leur écriture de l’intime et du charnel, mais m’ont peut-être un peu moins touché : comme dans « Serpentine », ce rapport étroit, subtil et potentiellement dangereux au corps me fascine, mais me dérange sans doute encore un peu trop pour mon confort de lecteur (ce qui est néanmoins bon signe : une littérature qui ne dérangerait pas, même des lecteurs aguerris, serait-elle vraiment littérature ?).

« Le nœud cajun » (2000), déjà ancien, parvient à susciter l’attente et l’effroi dans un contexte rural vaudou superbement rendu.

Trois semaines s’étaient écoulées quand les bruits se sont mis à courir plus sérieusement. Peut-être que l’absence prolongée de Cora commençait à intriguer, allez savoir. Toujours est-il que les histoires ne manquaient pas. Certains disaient avoir vu Eugene Ellis, fusil en main, attendre des après-midis entiers assis sur le porche de sa maison. Luther Owens, l’ébéniste, parlait à mi-voix d’une détonation entendue au cœur de l’après-midi alors qu’il passait devant la maison Ellis. Et je vous passes les rumeurs les plus extravagantes, les histoires de fantômes aperçus dans les champs, derrière la maison. Je restais franchement sceptique face au récit du vieux Gavin Oakley, déjà plus qu’à moitié sénile même quand il était sobre. Il affirmait avoir croisé Jester, le chien d’Eugene, alors qu’il regagnait son foyer au retour de sa séance quotidienne entre poivrots (qui lui tenait lieu de vie sociale). Selon ses dires, le clébard lui avait demandé l’heure avant de s’esquiver sans un remerciement.

« Fantômes d’épingles » est sans doute l’un des textes les plus étonnants que je connaisse traitant au fond de ce que veut dire « quitter l’enfance et accepter l’âge adulte » (avec comme un écho de la Lisa Tuttle du « Compagnon de nuit »The Pillow Friend, 1996).

Ma mère m’a envoyé la coupure de journal. Mathias habitait encore la région où j’ai grandi. J’ai passé le gros de la journée à scruter ce bout de papier qui m’attire comme un aimant. Je ne sais pas trop ce que j’y cherche. Une révélation, sans doute. Ou de simples correspondances. Le chaînon manquant entre l’ado que j’ai connu et le trentenaire de la photo. Il s’était laissé repousser les cheveux comme au temps du lycée. La neutralité de la photo me gêne. On la croirait faite pour orner un CV. Je devine tout en bas la naissance d’un col assorti d’une cravate. Je lui ai connu quelques panoplies, des polos du collégien encore sage aux tee-shirts arborant des noms de groupes de rock improbables. Mais pas celle-là. On me l’avait donc changé à ce point ? La photo est grise et terne, même son sourire ne lui ressemble pas.

goncha10

Natalia Gontcharova, « Train ».

Les plus belles réussites du recueil sont pour moi : « Notre-Dame aux Écailles », vertigineuse approche des réactions possibles face à la maladie, « Le train de nuit », inquiétante et bouleversante variation sur la fuite, « Villa Rosalie » (2006), terrible et pourtant bien joyeuse relecture du thème de la maison hantée, « Mardi gras », étonnante manière d’honorer la mémoire du désastre Katrina à La Nouvelle-Orléans, et enfin « Noces d’écume », réflexion aux accents parfois lovecraftiens sur un sens caché de « chérir la mer ».

Troisième nuit d’insomnie dans cette chambre à écouter le souffle de Gaël, tiède sur ma nuque. Sa main repose sur ma hanche, un peu nerveuse jusque dans son sommeil. Elle ne descendra pas jusqu’à mon ventre. Si je le lui faisais remarquer demain, il répondrait que c’est pour ne pas toucher la cicatrice. Puis il changerait de sujet. Mais ce qui retient son geste, c’est plutôt la peur de toucher une chair morte, ou qui aurait pu l’être, qui peut encore le devenir. Une chair malade et porteuse de stigmates. Ou bien la peur du vide que je renferme désormais. Il ne s’est pas encore fait à l’idée. (« Notre-dame aux Écailles »)

Pour patienter, je suis du regard les lignes de fuite. Les rails, les câbles qui se perdent  à l’horizon, même le tracé des pavés sur les quais. j’ai toujours adoré photographier les gares. L’impression de mouvement, les formes géométriques. Cette fois, je cherche seulement l’effet hypnotique. Un moyen comme un autre de m’occuper l’esprit, plutôt que d’écouter la litanie agaçante qui me tourne dans la tête. Comme une présentation aux Alcooliques Anonymes. Salut, je m’appelle Raphaëlle, je n’ai même pas vingt-cinq ans et je trimballe déjà une connerie plus grosse que moi. Du genre impossible à réparer. En d’autres circonstances, je me sentirais ridicule, seule sur un quai désert à trois heures du matin. A guetter un train qui relève sans doute moins de la réalité que de la légende urbaine. Je ne connais personne qui l’ait pris – forcément. Ni qui l’ait simplement vu. Et puis on ne parle pas de ces choses-là dans mon entourage. S’il y en a qui savent, ils font comme si de rien n’était. Oh, c’est un conte, juste une rumeur. Un truc réservé aux gens, vous savez… pas comme nous. Les gens bien ne s’y intéressent pas. Et moi, je les emmerde. (« Le train de nuit »)

Des croix tracées à la peinture marquaient la plupart des murs. Deux traits rouges en diagonale, assortis de nombres évoquant un langage codé. Fraîchement débarquée, je leur trouvais des allures de signes vaudous. Elles étaient intrigantes, ces croix, omniprésentes. Comme un présage. On m’a détrompée plus tard : c’étaient les marques laissées par les équipes de secours après le passage de l’ouragan. On m’a expliqué ces trois nombres. Le numéro de l’équipe. La date de son passage. Le nombre de morts trouvés entre ces murs, le cas échéant. Toutes celles que j’ai vues affichaient zéro. Mais les présages annoncent ; ces croix-là témoignaient. L’ouragan était passé par là. (« Mardi gras »)

Une prouesse commune à l’ensemble de ces nouvelles est indéniablement la manière dont les personnages s’expriment, intérieurement ou non, en dévoilant les éléments fantastiques de manière insidieuse, sans les accepter d’emblée mais sans les refuser non plus.

Pour affronter les secrets des transformations et des passages, des deuils et des évolutions, Mélanie Fazi a d’ores et déjà développé un art unique et impressionnant.

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Fazi 6

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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