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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : «Tram 83» (Fiston Mwanza Mujila)

Le plus grand bar de nuit d’un Katanga réinventé et fantasmé comme creuset farceur et endiablé d’une dissolution sauvage de l’Afrique dans l’acide mondialisation tous azimuts.

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Tram 83

Publié en août 2014 chez Métailié, le premier roman de l’écrivain, poète et dramaturge Fiston Mwanza Mujila, natif du « grand » Congo (RDC, ex-Zaïre, ex-Congo Kinshasa, ex-Congo belge), vivant par ailleurs en Autriche et n’hésitant pas à écrire à l’occasion directement en allemand, offre à la fois un authentique moment de plaisir débridé sous le signe de la farce brutale en folie, et une synthèse provisoire de l’état de l’art d’un certain type d’écriture « africaine ».

Natif du Katanga (de sa capitale Lubumbashi plus précisément), Fiston Mwanza Mujila a inventé le cadre déjanté de son récit en empruntant de nombreux éléments à l’histoire de la région, l’une des plus riches du monde en gisements de métaux et minerais divers, en y travestissant un pouvoir « rebelle » autonome en lointain écho de l’état « indépendant » (en réalité sous contrôle des Blancs locaux et de leurs amis investisseurs belges et autres, comme affecte de ne presque pas le remarquer le complaisant « Congo, une histoire » de David Van Reybrouck) de Moïse Tschombé en 1960-1962, et en y projetant certains traits de la ruée sauvage sur les ressources minérales observée surtout au Kivu voisin depuis 1996.

C’est dans ce décor joyeusement invraisemblable pour le tournage d’un « Arnaque, Sexe et Diamant » qui convergerait toujours vers le «Tram 83», ultime bar géant de la nuit, dans son excès farceur et violent, que sont plongés deux anciens amis de jeunesse, l’un, Lucien, s’obstinant envers et contre tout, ou presque, à devenir, rester, exister en tant qu’écrivain, l’autre, Requiem, évoluant à son aise dans le trafic incessant à grande échelle qu’autorise, pour peu que soient présents la hargne, le cynisme, l’énergie et la chance nécessaires, l’avidité mondialisée qui se déploie en grand ici, convoquant le ban et l’arrière-ban des investisseurs, des aventuriers et des « touristes » de la Terre entière, pour participer au banquet minier réel et fantasmé.

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Il était là depuis bientôt trois heures, se heurtant aux passants en attendant l’arrivée du train. Lucien avait pris soin d’insister sur la notion de temps et sur ces trains qui battaient tous les records : déraillements, retards, promiscuité… Requiem avait plus important à faire qu’attendre cet individu qui, au fil des ans, avait perdu toute importance à ses yeux. Depuis qu’il avait tourné le dos au marxisme, Requiem traitait de communistes du dimanche et d’idéologues de bidonville tous ceux qui le privaient de sa liberté de penser et d’agir. Il devait livrer une marchandise, sa vie en dépendait. Mais le train qui venait avec ce salaud de Lucien se faisait attendre.

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Déraillement au Katanga

– Ces messieurs désirent une compagnie ?
À peine seize ans, ficelées dans deux petits bouts de corsets, deux gamines les accueillirent avec un sourire inextricable. Requiem s’arrêta sur celle aux cheveux savane boisée.
– Tes seins étanchent ma soif…
– Monsieur…
– Une séance de massage revient à combien ?
La fille énonça un chiffre.
– Tu sais que la bourse de Tokyo est en chute libre ?
Elle le tint par les poignets…
– Bénéfice égale prix de vente plus prix d’achat moins l’emballage… (…)
C’était une gigantesque tâche que d’identifier toutes les femmes qui pénétraient dans le Tram 83. Elles luttaient avec acharnement contre la vieillesse. Difficile de hasarder une distinction entre les filles de moins de seize ans, appelées canetons, les filles-mères ou celles qui ont entre vingt et quarante ans, désignées filles-mères même lorsqu’elles n’ont pas d’enfant, et les femmes-sans-âge dont l’âge fixe débute à partir de quarante et un ans. Aucune ne voulait prendre une ride. Elles se maquillaient du matin au soir, portaient de faux seins, utilisaient les manières fortes d’aguicher les clients et portaient des noms à consonance étrangère, Marilyn Monroe ou Sylvie Vartan ou Romy Schneider ou Bessie Smith ou Marlene Dietrich ou Simone de Beauvoir, question de marquer leur présence au monde.

Extraordinaire bouillon de culture, sous le signe de la mine, du train et du sexe plus ou moins tarifé, bain acide rigolard dans lequel il est cruel et réjouissant de se plonger, «Tram 83» offre une écriture dense, sauvage, crue et pulsatile, qui, bien que sans profonde originalité stylistique en soi (ce serait le seul bémol à peut-être apporter à ce livre rabelaisien, tonique et radicalement pessimiste sur le fond), manie parfaitement ce « code », et devrait – je l’espère sincèrement – donner envie, à celles et ceux qui aborderaient ici pour la première fois cette veine africaine contemporaine du déjantement hilare, énorme, salace et bien curieusement poétique, de découvrir ou redécouvrir les immenses « anciens » (déjà) Ahmadou Kourouma (Côte d’Ivoire), Georges Ngal (RDC) et Sony Labou Tansi (RDC), ou bien les plus récents Kossi Efoui (Togo), Koulsy Lamko (Tchad), Florent Couao-Zotti (Bénin), Sami Tchak (Togo) et In Koli Jean Bofane (RDC), pour ne citer que quelques-uns de mes préférés au sein de ce courant souterrain particulier de la littérature « des Afriques » – comme diraient mes amies et amis des Palabres autour des Arts.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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fiston-mwanza

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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