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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Nativité cinquante et quelques » (Lionel-Édouard Martin)

Faux conte de Noël à l’écriture dense et intense, mutation poétique d’un quotidien côtoyant le fantastique, pour donner un sens secret à la joie triste.

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Nativité 50

Publié en 2013 au Vampire Actif, le septième roman de Lionel-Édouard Martin nous propose un fort étonnant conte de Noël des années 1950, que l’on localiserait volontiers dans les Alpes de Haute-Provence ou en Drôme provençale, en un lieu et une époque que la neige pouvait encore rapidement sortir provisoirement du monde.

On s’éveille un matin vers l’approche de la Noël, c’est comme si on avait joué toute la nuit du clairon tant on éprouve en bouche un fort goût de cuivre.
Clairon : c’est ce qui vient à l’esprit quand on a soufflé ne serait-ce qu’une fois dans une de ces trompes – mais on pourrait aussi bien penser aux électrodes des piles quand on y goûte d’un coup de langue point trop déterminé pour en tester la charge.
Et c’est qu’on a mangé quelque chose au dîner – l’omelette à l’oseille, par exemple, qui laisse sur les lèvres une verdeur métallique : et d’autres nourritures ont sur le sommeil des effets semblables, les herbes acides, la ciboulette ou la salade, certains vins rouges, le vinaigre. Mais la cause, peu importe : il y a ce goût, et c’est un goût, cette verdeur métallique, qui donne des envies, qui donne des idées : et Maît’ Louis l’avait ce matin-là dans la bouche, ce fort goût de cuivre cordant de langue à cervelle un écheveau de chimères, et des envies, et des idées, lui tordaient les méninges.

Il faut une force peu commune, sur le terreau humain de cette campagne montagneuse, pour tenter de ressusciter les accents enchantés du plus grand Giono, pas celui, que je trouve encore un peu naïf et comme légèrement béat, de « Regain », de « Colline » ou de « Que ma joie demeure », mais celui, dix ans plus tard, enrichi d’une complexité interne à la langue, où chaque mot pèse, où rien n’est plus jamais innocent mais resplendit néanmoins d’une intense beauté, d’ « Un roi sans divertissement » ou des « Grands chemins ». Pierre Magnan s’en approcha parfois, davantage dans l’esprit des lieux que dans la langue. Lionel-Édouard Martin y parvient avec une aisance déconcertante, dotant sa langue d’une poésie intime que l’on devine rodée par des années patientes de recueils fervents, y ajoutant une gouaille à la fois authentiquement joyeuse et déjà légèrement désenchantée,  sonnant toujours juste, se permettant même quelques préciosités qui – miracle ! – ne résonnent jamais en affèteries, pour distiller quelques gouttes de fantastique et une bonne dose de tension dramatique, au cœur de journées et de nuits de Noël à la fois terriblement simples et mystérieusement inquiétantes.

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On vit de peu. Quelques légumes, le cochon qu’on tue, qu’on sale, qu’on stérilise – et ils viennent à plusieurs pour le tuage, ceux du bourg qui savent y faire, Viveur le charcutier, d’autres encore qui perpétuent les anciens gestes ; même Jean Dieu joue son rôle dans le mystère : il faut, pour accompagner le boudin tiède à peine tiré de la marmite, de la moutarde et du pain frais, aussi pour l’occasion cuit-il une fournée de ficelles ; et Maît’ Louis débouche le bourgueil qu’un des tueurs va chercher à la cave, descendant l’escalier raide sur les indications du maître.
Le dernier cochon remonte à quelques jours.
Quelques jours d’avant la neige.
En général, c’est plus tard que l’on tue, vers janvier, février, quand le froid mat roidit mieux la viande. Mais là, l’hiver est arrivé plus tôt, figeant, sec, une grosse semaine avant la Noël. Mais le temps ne l’eût-il pas permis qu’il aurait, Maît’ Louis, tué quand même, pressentant leur venue – car ils allaient venir et pourrait-on décemment, chrétiennement, les laisser dehors avec la faim dans le ventre ? Il faudrait bien les nourrir s’ils devaient rester – sachant qu’ils resteraient bien sûr. D’ailleurs le porc était mûr dans la soue de planches ; un long goret pesant son bon quintal. Il avait fallu deux hommes pour le coucher au sol. Deux hommes au corps habile qui peuvent encore, eux autres, adosser un cochon contre terre et l’y maintenir tandis qu’il agonise et grogne, de l’écume à la gueule – et sa chair vibre de mouvements spasmodiques.

guirlande-arbre

Un guérisseur qui évoque un magicien à cœur d’or, un boulanger robuste, dont la main créatrice évoque, sans le recours à la moindre substance psychédélique, les insensées phrases à sens et à tiroirs superposés du Claro de « Tous les diamants du ciel », un couple modeste et leur rare automobile, un nourrisson malade, une tente obèse, et, central, un marronnier devenant phare terrestre : Lionel-Édouard Martin assemble sous nos yeux, prêts à suspendre leur incrédulité, disposés un instant au fantastique et au mystique, mais demeurant, quoi qu’il en soit, inquiets, les ingrédients d’une nuit d’hiver, bien loin de Bethléem, qui pourra donner toute sa résonance à l’expression de « joie triste ».

Maît’ Louis tortille ses fils électriques. La guirlande peu flexible fait des mètres et des mètres. Elle emplit le petit salon. Sur les planches anatomiques aussi le système nerveux de l’être humain. Ça qu’on a dans le corps : des guirlandes. On offre ses nerfs en offrant des guirlandes.

Une lecture poétique rare, qui maintient la lectrice ou le lecteur, au long de ses 220 pages, dans un très subtil déséquilibre entre jouissance pure et désenchantement réel.

La magnifique recension de Marc Villemain est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Nativité cinquante et quelques » (Lionel-Édouard Martin)

  1. Une lecture qui m’avait enchantée et qui me reste encore en mémoire.
    Actuellement, je lis »Mousseline et ses doubles »

    Publié par zazy | 3 octobre 2014, 22:05

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « La maison assassinée  (Pierre Magnan) | «Charybde 27 : le Blog - 15 avril 2016

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