☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Baby Leg » (Brian Evenson)

Film d’horreur rendu ludique par empilement d’effets rituels, boucle onirique parfaite.

x

Baby Leg 1

Publié en 2009 en édition limitée chez Tyrant Press, traduit en français en 2012 dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi par Héloïse Esquié, ce très court (99 pages) roman de Brian Evenson  représente sans doute sa tentative la plus épurée, la plus réduite à quelques notes essentielles, de cristalliser certains des éléments-clé de son imaginaire, en une boucle musicale (vraisemblablement de basse) répétitive permettant d’infinitésimales variations à chaque occurrence.

Dans une cabane perdue au fond des bois, un homme mutilé, comme il se doit, se terre pour échapper à de mystérieux ennemis, qu’il ne connaît pas mais qu’il ressent et devine, tout en rêvant chaque nuit d’une femme inconnue caractérisée par la jambe de bébé qu’elle arbore, greffée en lieu et place de l’une de ses deux jambes d’adulte, et par la hache qu’elle porte négligemment sur l’épaule.

Nuit après nuit, Kraus rêvait d’une femme qui avait une jambe normale et une jambe de bébé. Dans le rêve, elle se déplaçait bruyamment sur son genou adulte et sa jambe de bébé, en brandissant une hache, vacillante. Il ne cessait de la regarder avancer, avec une embardée à chaque pas. D’abord, il l’entendait, le son mat du genou et le claquement sourd du pied de bébé, puis il la voyait passer, lente, bancale, et le bruit s’effaçait lentement. Il ne pouvait pas bouger, pas même les yeux. Il n’avait d’autre choix que de rester étendu là, à écouter sa propre respiration, jusqu’à l’entendre revenir. Elle ne cessait d’aller et venir, jusqu’à ce que, finalement, secoué, il parvienne à se réveiller.

x

Baby Leg 2

Si le lecteur espère un déroulement et un dénouement « ordinaires », un bon petit scénario de film policier mâtiné d’horreur, il en sera pour ses frais : ce n’est évidemment pas là le propos de Brian Evenson, qui, malgré ce que des lectures trop rapides de ses travaux pourraient parfois laisser penser, n’aime guère se répéter (au-delà des motifs thématiques qui martèlent, œuvre après œuvre, certains slogans mentaux inoubliables).

Le matin, il froissait des morceaux de journaux et les éparpillait d’une main dans l’âtre, les couvrait de petit bois et de bûches. Une fois le feu parti, il s’installait dans le fauteuil bergère et regardait les flammes.
La journée, il attendait patiemment qu’ils le retrouvent et le le tuent. Il était sûr que ce n’était qu »une question de temps avant qu’ils le retrouvent, même s’il n’avait qu’une vague notion de leur identité : une silhouette sombre en manteau clair, ou peut-être une silhouette claire en manteau sombre, ou peut-être, d’une façon ou d’une autre, les deux ensemble. Sa mémoire semblait l’avoir pratiquement quitté, si tant est qu’il eût jamais eu de mémoire. Il se rappelait une expédition à travers bois, sa main manquante qui le faisait souffrir, son moignon enveloppé dans une vieille chemise, une entaille ouverte sur son front. Avant cela, il ne savait pas trop ce qu’il se rappelait. Le rêve de la femme avec une jambe de bébé pouvait être un souvenir, mais peut-être n’était-ce qu’un rêve. La cabane était peut-être sa cabane, ou peut-être une simple cabane trouvée par hasard. Ou peut-être appartenait-elle à une troisième catégorie indéfinie : il n’aurait su le dire.

babyLegCover

Dans ce bout d’Amérique stylisé et archétypal, où rôdent des personnages aux airs sinistres en des décors truqués, lieux secrets et vilains messieurs s’il en est, Brian Evenson réalise la plus dickienne (époque « Au bout du labyrinthe ») de toutes ses explorations de notre perception amoindrie, canalisée, tronquée, du réel ou de ce qui en tient lieu pour des êtres humains étroitement encadrés par leurs dogmes, revendiqués ou non.

Il se retrouva dans un couloir blanc, avec des portes de chaque côté. Par quelle porte était-il arrivé ? Elles semblaient toutes identiques. Il ouvrit celle qui lui semblait la plus probable, mais elle donnait sur un placard. Il en essaya une autre, mais elle était fermée à clef. Il avança un peu, dépassa deux portes, s’arrêta devant une troisième.
La porte donnait sur une pièce très semblable à celle qu’il venait de quitter, avec une table d’opération au centre, et des placards le long des murs. Un chien endormi était attaché au milieu de la table, langue pendante, un tuyau enfoncé dans la gorge. La fourrure et la chair de son cou avaient été retroussées pour révéler un étrange réseau de tendons et de nerfs, et sa gorge palpitait comme une larve pâle. Trois hommes portant des gants, des masques de chirurgien et des tabliers vert pâle se tenaient autour du chien. L’un d’eux tenait d’une main une paire de scalpels, délicatement, comme des baguettes.
Tous trois levèrent les yeux lorsqu’il entra et le regardèrent fixement. Il leur rendit leur regard.
« Eh bien ? » demanda le chirurgien qui tenait le scalpel.
Il secoua la tête et recula lentement. Il sortit, ferma la porte derrière lui.

Brian5_Final

Dans « Baby Leg », l’ambiance onirique, la répétition d’étapes horribles et nécessaires, au cours desquelles chaque protagoniste observe rituellement le rôle confié par un metteur en scène inconnu, avec d’infimes variations personnelles à leur jeu d’acteur, rappellent un point essentiel qu’il ne faut sans doute jamais perdre de vue avec Brian Evenson : l’usage des codes de genre et de scénario, le jeu avec eux, meurtres sanglants, instruments chirurgicaux, cuves emplies de liquides vitaux et projections d’hémoglobine ici, chevauchées le long des fils de fer barbelés sur la prairie dans « Contagion », quotidien des communautés religieuses dans « Père des mensonges », exploration d’une secte dans « La confrérie des mutilés », ou encore machinations hitchcockiennes dans « Inversion », concourent avant tout à la réalisation ludique de l’ambitieux projet de décryptage de la « réalité de la réalité » que les nouvelles exemplaires de « La langue d’Altmann » annonçaient dès 1994.

Sous ses dehors bigarrés, alambiqués, provocateurs, dans une écriture toujours exceptionnelle de justesse, l’œuvre du « terroriste épistémologique » Brian Evenson demeure encore et toujours, texte après texte, l’une des plus profondément cohérentes qui soient.

Ce qu’en dit – très justement – Nébal, qui ne comprend pas (et moi non plus) la fine bouche de certains amateurs face à ce texte, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les plus belles lectures de Charybde 7 en 2015 | Charybde 27 : le Blog - 3 janvier 2016

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :