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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La vie dans les plis » (Henri Michaux)

Beau retour du nonsense de « Plume », en un peu plus fantastique et beaucoup plus macabre.

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La vie dans les plis

Publié en 1949, ce recueil d’Henri Michaux regroupe 142 poèmes en cinq parties bien différentes, mais témoignant toutes, une fois de plus, de l’inventivité et de l’art rarement égalé de la résonance interne, ironique et poétique, de l’auteur.

« Liberté d’action » et ses incroyables saynètes et remémorations absurdes sont sans doute les plus proches de l’esprit du « Plume » de 1938 : « La séance de sac », « La cave aux saucissons », « À la broche », « Conduite à tenir » partagent ce mystérieux nonsense spontané qui devenait ces années-là la marque de fabrique d’Henri Michaux, en y ajoutant progressivement une touche de fantastique macabre poussée à son extrême local dans « Le surveillant du camp » ou « Homme-bombe », qui ne s’expliquent pas uniquement par le passage entre temps de la deuxième guerre mondiale.

Cela commença quand j’étais enfant. Il y avait un grand adulte encombrant.
Comment me venger de lui ? Je le mis dans un sac. Là je pouvais le battre à mon aise. Il criait, mais je ne l’écoutais pas. Il n’était pas intéressant.
Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée. Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.
A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.
Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète. C’était plus sûr.
Son inconvénient – car il y en a un – c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement les gens impossibles.
Je sais que je les attends au sac. Voilà qui donne une merveilleuse patience.
Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre.
La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans le sac. Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue à lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.
Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres ?
Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.
Mais l’habitude libératrice me sauva. De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait devoir ne me laisser rien. Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.

(La séance de sac)

Dune 1

De l’influence d’Henri Michaux sur certains artefacts célèbres de la science-fiction.

« Apparitions » poursuit ce mouvement vers la dureté macabre de l’agression physique paroxystique, mais va beaucoup plus loin dans l’expression de la douleur, parvenant néanmoins toujours à conserver cette incroyable dimension « tongue-in-cheek » qui, au milieu des pires tourments matériels et poétiques, fait une si large part du charme d’Henri Michaux, comme en témoignent si bien « L’assaut du sabre ondulant », « L’appareil à éventrer », « L’atelier de démolition », « Le convoi », « Les signes extérieurs » ou encore l’extraordinaire « Situations étranges ».

Là, je subis l’assaut du sabre ondulant. Difficile de parer les coups. Et avec quelle souplesse il entre dans les chairs.
Il y a aussi la lance qui est portée contre moi, longue, très longue.
Elle va s’effilant, sinon, vu sa longueur qui est de plus de huit mètres, il me semble, elle ne pourrait être maniée même par six hommes réunis. Déjà à un mètre de moi, elle est aussi effilée qu’une aiguille pour injection hypodermique et elle va toujours s’effilant, si bien qu’à cinquante centimètres elle est déjà presque invisible. Aussi quand elle entre dans le corps, ténue comme elle est, mais d’autant plus pénétrante, à peine si elle dérange les couches de cellules sagement assemblées des différents tissus. Il faut alors ne pas bouger, absolument ne pas bouger (mais comment faire ?) et ne presque plus respirer. Alors, elle se dégagera peut-être comme elle est entrée, doucement.
Mais malheur à qui aura un sursaut. Un éblouissement de mal vous atteindra alors au plus profond. Un neurone sans doute, un neurone crache sa souffrance électrique, dont on se souviendra.
Oh ! moments ! Que de moments d’alerte dans cette vie…
Mais parfois, quand elle est doucement entrée en vous immobile, cependant que dans votre dos des gens remuent inconsidérément, on a parfois l’étrange impression que peut-être en ce moment de répit pour vous, elle est en train de tuer quelqu’un à travers de votre corps, je veux dire « au-delà », et l’on attend le cri fatal, mais sans le désirer naturellement. On est dans un embarras déjà suffisant.
(L’assaut du sabre ondulant)

Ce sont les vertiges qui sont mes rivières vives. C’est la fatigue qui est ma nage dans les nénuphars. La vigie qui apparaît si haut, c’est mon mal, et le navire que je vois ne saignerait point par ses écubiers, si je ne perdais mes forces moi-même.
Poteaux à tête de vautour. Poteaux doubles. Poteaux têtus, comme suicidés debout. D’aucun pays, je le sais, vous n’annoncez l’approche. Je ne vous reconnais que trop  pour ce que vous êtes réellement et vous comprends en m’en désolant.
(Les signes extérieurs)

Meidosems

Henri MIchaux, Exorcismes et labyrinthes.

« Portrait des Meidosems », malgré ses authentiques fulgurances, est sans doute la partie du recueil qui me convainc le moins, la présence obsédante des créatures appelées « meidosems » créant au fond une impression plutôt désagréable de gratuité – aussi puissamment métaphorique de toutes les minorités du monde qu’elle tente d’être -, de jeu non partagé par le lecteur, auquel Henri Michaux résistait habituellement. En mettant à part cette extraordinaire anticipation (écrite en 1947 ou 1948 !) du post-exotisme volodinien, bien entendu :

Il faut le dire, ils vivent surtout dans des camps de concentration.
Les camps de concentration où vivent ces Meidosems, ils pourraient n’y pas vivre. Mais ils sont inquiets, comment ils vivraient s’ils n’y étaient plus. Ils ont peur de s’ennuyer dehors. On les bat, on les brutalise, on les supplicie. Mais ils ont peur de s’ennuyer dehors.

« Lieux inexprimables », quatrième partie du recueil, pousse au plus loin la violence de l’agression physique, de la chair martyrisée, du pogrom à échelle mondiale mais jamais exprimé qui sous-tend sans doute l’ensemble du recueil, dans un summum d’horreur anatomique qu’Henri Michaux n’approchera plus jamais dans les mêmes proportions par la suite (il faudra sans doute attendre ensuite « La foire aux atrocités » de J.G. Ballard, en 1970, pour toucher à nouveau du doigt ce type de réalité poétique suggérée).

Dans les marbres une grande circulation d’écorchés. Précautionneux, précautionneux à l’extrême, ils avancent, mains étendues en avant, car un cheveu, un seul long cheveu volant à leur rencontre, les ferait sursauter horriblement.

Ou encore :

Henri_Michaux

Il n’y a dans la ville aucun souffle. Les véhicules sont garés, définitivement garés.
Rien ne crie, rien ne désire. D’une statue fendue, trois morceaux s’élancent, se détournant en colère les uns des autres, comme soulevés par d’impardonnables reproches.
La funèbre ville n’a pas de sortie, des rues mortes se croisent et se referment sur elles-mêmes. Un liquide fangeux et noirâtre occupe des canaux à l’odeur nauséeuse et un humide hostile aux poumons et à l’os, et à la conservation de la vie humaine, vient en traître envahir la cité de larges zones inamicales à l’homme.
On entend au loin une avancée de la mer mécontente et parfois un bateau anxieux qui demande à entrer dans le port. Le chenal encombré des débris des désastres précédents, les uns à fleur d’eau, les autres enterrés dans la vase, est menaçant et noir.
Et c’est encore, et c’est toujours l’enfer du séjour inchangeable.
Des chiens sans laisse, mais non sans crocs, pleurent en hurlant, un maître féroce, auprès d’une tombe fraîche. Il y a un grand appel d’on ne sait quoi de grave.

« Vieillesse de Pollagoras » clôt le recueil en quelques pages crépusculaires, qui sonnent indispensables à l’issue d’un tel parcours.

Il est venu avec les pluies, mon camarade, celui qu’on dit que chacun a dans son dos.
Il est venu avec les pluies, triste, et il ne s’est pas encore séché.
J’ai pris quelques départs depuis. J’ai abordé quelques rivages nouveaux. Mais je n’ai pu le désattrister. Je me lasse à présent. Mes forces, mes dernières forces… Son vêtement mouillé – ou est-ce déjà le mien ? – me fait tressaillir. Il va falloir rentrer.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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