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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le vieux de la montagne » (Habib Tengour)

Une belle interpénétration de l’Algérie de 1980 et de la Perse de 1100 pour évoquer la responsabilité et l’engagement de l’intellectuel.

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Le vieux de la montagne

Publié en 1983 chez Sindbad (et réédité en 2008 dans la collection de poche Minos des éditions de La Différence), le premier roman du poète et socio-anthropologue algérien Habib Tengour propose un étonnant parcours à reflets de l’Algérie contemporaine, telle qu’elle bouillonne furieusement et en silence au début des années 1980.

L’habile originalité de l’auteur est de nous parler de l’Algérie d’aujourd’hui en la malmenant dans le réseau d’un dense tissu de métaphores et de personnages projetés vers des ombres issues d’une époque mythique, celle du tournant du premier millénaire, lorsque la secte des Nizârites (les ismaéliens de Perse) prend le contrôle de la forteresse d’Alamut en 1094, sous l’égide de leur chef, Hassan i-Sabbâh, que l’on appellera parfois le « Vieux de la Montagne », et vit une vaste confrontation de deux siècles avec la dynastie des Abbassides, pendant que l’obscure mythologie des assassins / haschichin est développée par les ennemis de cette trop puissante dissidence religieuse.

La simplicité est un long travail d’évidences reniées.
Reflet anéanti dans la goutte de rosée, la révérence.
Les poètes de la Djahiliya disposaient de quatre ans pour tisser un poème qui passerait peut-être inaperçu car une seule qacida était suspendue. Inanité des fils d’or. La Maison éclatait du vacarme des marchandises. La Compétition. Aujourd’hui, les mou’allaqât ne se comptent plus, banderoles poussiéreuses aux slogans ternes, mal calligraphiés. Des mots aux senteurs de bureaux froids. Les maîtres en écriture.
Valorisation d’un style éloigné de la naïve clameur des places réduites en parce de stationnement.
Qui leurre-t-on ? Et pourquoi ?
La rue est une angoisse explosée au soleil et chacun d’accuser le voisin d’une incurie qui perturbe tout le monde. Nous en étions à nous maudire de partager les mêmes rayons d’un soleil noir accroché à un ciel de plomb par un ancêtre jaloux, irascible, encombrant.

Assassin's Creed

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S’appuyant sur une belle légende, a priori dénuée de toutes fondations historiques, mais extrêmement efficace en l’espèce, Habib Tengour développe la relation d’intense proximité qui aurait pu exister entre Nizam al-Mulk, qui deviendra grand vizir (sunnite) de Perse, Hassan i-Sabbâh, qui deviendra donc le chef des Nizârites / Assassins, et Omar Khayyam, qui deviendra le célèbre mathématicien, astronome et poète que tous connaissent, si les trois avaient réellement étudié ensemble, étant jeunes, à Nishapur sous la direction de l’imam Mowaffak.

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Omar_Khayyam_Profile

Omar Khayyam

Une unité tragique habitait les peuples de l’Empire malgré des particularismes frondeurs, rebelles à l’émiettement de l’âme. Soumission sauvage à la merci d’une divinité jalousement salvatrice.
Les États exaltaient des frontières fictives sans rendre compte de l’errance des cœurs assujettis. Une famille de tisserand fit fortune en confectionnant des drapeaux.
Sacralisation d’un monde fadasse.
Une écriture subjuguée entretenait les limites sans recueillir une adhésion. Une magnifique apparence.
Je ne lisais plus les journaux comme beaucoup de monde ni les livres qui recevaient le sceau de la censure et n’en éprouvais aucun manque, seulement une nostalgie devant des possibilités gaspillées.
Qui étions-nous, poussière en arrêt dans le creuset du temps ? Que d’alchimistes-saltimbanques pour résoudre cette énigme sans mystère !
Un oiseleur fut nommé Grand Conseiller Culturel pour avoir dressé des perroquets à enseigner la langue classique rénovée aux jeunes cadres de la Nation.
Hassan dit : l’Histoire enseigne l’effacement des civilisations là où la gangrène s’empare du corps sourd aux avertissements… Tarde le Messager… Je serai le Présage. Abou Ali dit : il nous appartient d’élever notre vie à l’éclat solaire, parure préparée avec soin à l’indifférence du dieu caché.
Et qu’importe le prix…
Ma science m’éloignait des objectifs proclamés du savoir, vanité désirée des chatoiements froids de miroirs. Je me désintéressais des raisons partisanes, non par crainte de quelque représaille (je n’avais aucune peur de la police), mais un tourment agnostique, lentement, m’avait pénétré. La connaissance était mélancolie et je commençais à entrevoir la vérité des lieux communs qui me faisaient sourire à mon entrée à l’université.
Mon amour de la poésie accentuait cette attitude en ouvrant mon regard à la voyance, la réalité des jours sans tain.
Khayyam dit : le bonheur est loin d’être une idée acceptable chez nous et c’est en vain que je m’interroge.

Nécessitant tout de même une bonne connaissance historique et géographique du monde musulman moyen-oriental (ou d’être prêt à faire le petit effort de recherche en ligne qui pourrait être utile), ce court roman explore magnifiquement le doute intime qui saisit l’intellectuel confronté à l’ignominie, la possibilité de l’action ou de l’inaction qui le taraude éventuellement, non pas tant par crainte (même si celle-ci joue naturellement un rôle), mais par désarroi pur et simple, comme par vertige de la responsabilité, en une intense résonance avec les maux de l’Algérie des années 1980-1990.

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Habib Tengour

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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