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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Moisson » (Jim Crace)

Brutalement secoué par le hasard et par la nécessité, un village médiéval intemporel dévoile les ressorts d’une société et d’une histoire qui pourraient être les nôtres.

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Moisson

Publié en 2013, traduit en français pour parution le 1er octobre 2014 par Laetitia Devaux chez Rivages, le neuvième roman de l’Anglais Jim Crace semble fidèle à l’une des veines préférées de cet écrivain qui aime aussi pratiquer l’assemblage subtil de nouvelles en des recueils à fil rouge, plusieurs fois primés, la veine du roman « faussement » historique, décalé et intemporel, lui permettant de jouer finement avec les codes d’un genre, d’une manière qui fait presque immédiatement penser à la ruse redoutable de Céline Minard lorsqu’elle manipule les frontières consacrées, dans « Le dernier monde » (2207), « Bastard Battle » (2008) ou « Faillir être flingué » (2013).

Un village pauvre, tout entier consacré à arracher une maigre pitance à la terre, dans une moisson annuelle au rituel à la fois très simple et très complexe, sous l’égide d’un seigneur absolu, mais fatigué et au fond très bonhomme : c’est le seul horizon du narrateur, veuf, vieux serviteur issu de la ville pour devenir fermier ici, blanchi sous le harnais, détenteur probable de bien des secrets et de certaines impressions fugitives qu’il ne s’avoue guère lui-même, et ne confiera qu’avec une immense parcimonie au lecteur.

L’univers intemporel et insitué de la paysannerie, médiévale dirait-on pour simplifier, avec toute l’immuabilité de la coutume et du carcan social qui n’a nul besoin de dire son nom (et qu’excelle à faire apparaître, comme Jim Crace, par touches successives délicates, le grand Jacques Abeille dans son cycle des « Jardins statuaires ») : taillé dans le roc inébranlable des pratiques centenaires ou millénaires, mais pourtant violemment secoué lorsque, concours de circonstances, quelques malveillances relativement bénignes (mais qui pourraient, sous un maître moins clément, encourir des châtiments capitaux), la survenue de trois vagabonds en quête d’un lieu où fixer un foyer, et l’arrivée d’un nouveau propriétaire du village, partisan acharné du progrès et du retour sur investissement d’un capital qui ne s’identifie pas encore vraiment comme tel, viennent brouiller les cartes et plonger l’immobile dans un tourbillon de violence, codée comme dans un western des plus sauvages.

Harvest« Deux panaches de fumée à une période de l’année trop douce pour les feux de cheminée nous surprennent à l’aube, tout du moins ils surprennent ceux qui ne sont pas sortis faire des sottises dans la nuit. Notre terre est cernée de flammes. Au-delà des fossés qui marquent la limite de nos champs, à l’abri de nos bois, sur la terre commune, là où hier encore il n’y avait personne pour faire partir de la fumée, des nouveaux venus, à la lueur de la lune bienveillante des moissonneurs, ont monté une hutte – quatre planches de fortune, un bout de toit – et  ont allumé le plus distant des deux feux. Il est humide. Ils auront mis du bois vert pour que le panache soit le plus noir possible et que nous le remarquions à coup sûr. Il s’élève en une colonne qui ne penche ni ne s’amincit avant d’atteindre la canopée. Il signifie, De nouveaux prochains sont arrivés ; ils ont construit un foyer ; ils connaissent la coutume et la loi. Ce premier panache de fumée leur donne le droit de rester. Nous verrons. »

Jim Crace impressionne par une rare capacité à juxtaposer l’intime et le coutumier apparemment prédominants, le social omniprésent mais discret dans la parole, sauf bouffées brutales pouvant alors tout emporter, et le politique induit bien que totalement silencieux, laissé entièrement ou presque à l’heureuse charge du lecteur. Dans la spirale infernale d’un monde où, comme la Sicile de Tomasi di Lampedusa, « tout doit changer pour que rien ne change », où les sentiments ne peuvent être que fragiles, modestes et à effacer, face à la raison sonnante et trébuchante, il nous offre un puissant conte noir dissimulé sous les épis de blé, les colombiers et les réserves de chaume.

« La moisson nous donne droit d’être grivois. Notre humour s’enhardit à mesure que l’orge tombe. Il n’y a pas de danger à répandre des rumeurs à voix haute, ni à appâter pour ensuite ferrer. Quels sont ceux qui partagent des épouses ? Quel célibataire barbu se montre bien trop amical avec sa chèvre ? Quel veuf (ils se tournent vers moi) a plongé le pouce dans le pot de confiture d’un autre ? Quels jeunes rougissants du village sont des « partagés », c’est-à-dire des enfants conçus dans un lit mais nés dans un autre ? Qui fait l’amour à des cageots de pommes ? Qui a épousé un sac de grain ? Rien n’est interdit quand nous fauchons l’orge. »

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jim crace

Photo © Eamonn McCabe / The Guardian

À propos de charybde2

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  1. Pingback: Octobre 2014 : lectures de rentrée, un deuxième point. | Charybde 2 : le Blog - 29 octobre 2014

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