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Général

Septembre 2014 : lectures de rentrée, un point provisoire.

Avant de devenir libraire à temps partiel, en 2011, je dois bien avouer que la « rentrée littéraire » ne m’intéressait guère, n’ayant jamais eu de scrupule particulier à découvrir un livre intéressant 2, 5 ou 30 ans après sa sortie, et trouvant vaguement agaçant cette espèce de profusion un rien hystérique autour de « trop » de livres à la fois, et en même temps « pas assez » (ou trop souvent les mêmes) dans les médias que je fréquentais.

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Désormais, j’y fais un peu plus attention, pour deux raisons principales : d’une part, un certain nombre de client(e)s de la librairie Charybde et d’ami(e)s – beaucoup sont les deux à la fois – aiment bien, malgré tout, profiter (sans « spoilers » !) de l’aspect « éclaireur » que permet le métier de libraire, avec la possibilité de lire en juillet et août quelques jeux d’épreuves ou quelques livres demandés en service de presse ; d’autre part, pour certains auteurs ou éditeurs (surtout les moins connus du grand public), que j’ai découvert passionnants, le système actuel de rotation accélérée des références, entretenu à loisir par la grosse cavalerie (oui, pas très loin non plus du sens bancaire du terme) de distribution-diffusion, se révèle hélas très handicapant, voire mortel pour un livre, si un rapide bouche-à-oreille favorable ne se développe pas (quand bien même quelques libraires, à leur modestes échelles, résisteraient à ce leurre de la « nouveauté à tout prix, le plus souvent possible ») : il s’agit donc d’essayer aussi, à l’échelle d’une petite librairie et d’un petit blog, d’attirer aussi un peu d’attention méritée sur certains livres au moment où ils ont des chances d’être un peu partout sur les tables…


Cette explication lourdingue – mais nécessaire – expédiée, voici donc, dans mes lectures de cet été sortant en cette « rentrée littéraire 2014 », mes impressions les plus notables (les notes de lecture davantage détaillées sont accessibles en cliquant sur le titre de chaque ouvrage).

1) Mes grands noms dont j’attendais l’ouvrage avec impatience et qui se révèlent en tous points davantage qu’ à la hauteur des attentes :

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Rentrée 1

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Paul Harding, « Enon » (Le Cherche-Midi / Lot 49) : des mots d’une beauté hallucinée, comme dans « Les foudroyés », pour dire le coeur de la descente aux enfers et de la survie d’un père confronté à la mort de sa fille.

Gabriel Josipovici, « Goldberg : Variations » (Quidam) : transposant l’œuvre de Bach en littérature, une exploration en foisonnant tourbillon à facettes des douleurs profondes et des joies intenses de la création.

Jérôme Leroy, « L’ange gardien » (Gallimard) : une suite qui précède « Le Bloc » et offre, dans un récit haletant bourré d’humour noir, deux somptueux personnages (un tueur à gages affûté et poète doté d’un curieux sens de l’héroïsme et de la justice, un écrivain journaliste prouvant dans la douleur que les contradictions intimes sont surmontables) et une figure de grâce humaine et politique d’origine sénégalaise.

Thomas Pynchon, « Fonds perdus » (Seuil) : l’internet, le 11 septembre 2001 et la finance mondialisée étroitement associés et disséqués dans une incroyable farce politique et métaphysique du monde contemporain. Un très réjouissant huitième roman, et une bien belle occasion de découvrir Pynchon pour celles et ceux qui auraient un peu hésité face au monstre jusqu’à présent.

Antoine Volodine, « Terminus radieux » (Seuil) : dans la taïga sibérienne, parmi les kolkhozes abandonnés et les camps en déréliction de la société égalitariste effondrée sous les coups de boutoir de ses adversaires et les accidents nucléaires à répétition, le plaisir extrême d’un gigantesque Volodine, à la fois somme parfaite pour praticiens chevronnés de l’auteur et point d’entrée idéal pour les débutant(e)s un rien intimidé(e)s jusque là.

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2) Mes chouchous personnels, (un peu) moins célébrés, qui confirment à nouveau tout le bien que je pense d’eux :

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Rentrée 2

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Xavier Boissel, « Rivières de la nuit » (Inculte) : associant les deux langues de la simplicité face à la nature et du plus noir cynisme capitaliste, l’invention d’une destinée, en plein réchauffement climatique critique, pour le sanctuaire mondial des semences, au Spitzberg. Magnifique roman, encore plus puissant qu’ « Autopsie des ombres » dans la beauté intelligente.

Sébastien Doubinsky, « Peau d’orange » (e-fractions) : un regard acéré pour traquer tendrement, dans un jour et une nuit de l’intimité d’un homme en perdition, ce que la perte et l’amour peuvent vouloir signifier.

Olivier Martinelli, « Une légende » (e-fractions) : l’enfance d’une rock-star, devenue bien réelle ou encore fantasmée, dans toute la douleur et la joie de l’adolescence, et de la découverte de ce qu’est – et peut être – le rock face à la vie.

Anthony Phelps, « Des fleurs pour les héros » (Le Temps des Cerises) : comment une dictature provoque la désintégration cellulaire de toute une société, à Haïti dans les années 1960. Grave, cruel et pourtant curieusement enjoué et porteur d’espoir.

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3) Les imprévus désormais indispensables :

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Joshua Cohen« Le Paradis des Autres » (Le Nouvel Attila) : un gamin israélien, mort dans un attentat-suicide, aiguillé par erreur au paradis musulman, doit repenser intégralement le sens de la vie et des religions. Radicalement irracontable et impensable, et totalement exceptionnel.

Camille Cornu, « L’intime n’a jamais été aussi politique ici-bas » (e-fractions) : une soirée en boîte entre filles, moment de grâce suspendu pour tenter d’esquisser en tendresse tendue un autre rapport au corps, au sexe et au contenu politique du modèle patriarcal de la société.

Gauz, « Debout-Payé » (Le Nouvel Attila) : le regard gorgé d’humour d’un vigile noir impassible aux portes des temples parisiens de la consommation vide de sens, pour dire le quotidien d’une illusion comme l’histoire de cinquante ans de Françafrique.

Michel Jullien, « Yparkho » (Verdier) : un mécanicien crétois sourd-muet et sa vieille mère affligée du même handicap pour dire, sous le soleil éclatant et la dureté des choses, la quête toujours bizarre de la beauté personnelle.

Paulo Lins, « Depuis que la samba est samba » (Asphalte) : dans les années 1920, dans le ghetto des bas-fonds de Rio, au milieu des instruments de musique, de la violence sociale et raciale, du clientélisme effréné et du sexe omniprésent, qu’il soit tarifé ou non, l’émergence inattendue du style musical qui deviendra l’emblème du Brésil.

Jerry Wilson, « L’attente » (e-fractions) : en quelques mots bienveillants échangés entre un park ranger et ses amis ex-clochards ou pauvres en perdition, un regard tendre et incisif sur l’ « autre Amérique », celle qui meurt en silence malgré sa solidarité auto-gérée cahin-caha.

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4) Le grand revenant auquel je ne croyais plus depuis longtemps et tout à coup… paf, magnifique !

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Dantec

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Maurice G. Dantec, « Les résidents » (Inculte) : une trinité de personnages sanglants, ni divine ni infernale mais tout ce qu’il y a de plus temporelle, pour pénétrer via un bunker de la dernière chance les ressorts d’une certaine pop culture comme la toile serrée des complots cachés derrière les complots et des jeux en folie qui gouvernent, dans l’aléa le plus complet se prenant pour un plan, l’avidité de quelques-uns et la paranoïa de quelques autres.


Bon, ce n’est qu’une première liste de seize titres, une deuxième devrait suivre d’ici quelques jours, avec, si tout va bien, David Peace, Patrick Deville, Laure des Accords, Jean-Yves Jouannais, Marc Biancarelli, Éric Vuillard, et quelques autres peut-être un peu moins attendus.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Septembre 2014 : lectures de rentrée, un point provisoire.

  1. Merci pour cette vision de rentrée hors des grands noms souvent ressassés. Quel plaisir d’être libraire.
    Je pense découvrir Pynchon avec ce roman. Pour le reste, à part les romans de Gauz et de Harding dont on parle un peu, ce n’est que découverte ( Volodine et Dantec, je connais juste de nom).

    Publié par jostein59 | 10 septembre 2014, 07:07

Rétroliens/Pings

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