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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Laura de Rimini » (Carlo Lucarelli)

Quiproquo déjanté entre mafieux et Italie exsangue des années 2000.

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Laura de Rimini

Publiées en 2001, traduites en français en 2003 dans la Série Noire de Gallimard par Arlette Lauterbach, ces 130 pages échevelées condensent en cinq semaines de quiproquo furieux entre Bologne et Rimini une bonne part de l’art sombre et pourtant résolument enjoué de Carlo Lucarelli, sous une forme plus légère et plus gentiment parodique que dans ses indispensables « Loup-Garou » et « Almost Blue ».

Il faut une immense maîtrise, celle de Carlo Lucarelli en étant un excellent exemple, pour parvenir à enchâsser dans une narration drôle, enlevée et légèrement hystérique cette somme de violence à nu qui caractérise, ici plus qu’ailleurs, une certaine Italie contemporaine, celle des couches successives de mafias accourues du monde entier pour disputer le riche terreau aux organisations locales en cours de mondialisation accélérée (la sublimation financière et planétaire de la Camorra napolitaine, racontée par Roberto Saviano dans « Gomorra », en étant une parfaite illustration), celle des forces de police exposées aux grands vents de la corruption à petite comme à grande échelle, et encore loin d’avoir retrouvé la propreté relative abandonnée à vingt-cinq ans de craxi-andreottisme et à quinze ans de berlusconisme, celle d’un peuple pas si ordinaire faisant face malgré tout, tant bien que mal, héritier des combattants du quotidien si magnifiquement mis en scène dans le « 54 » des Wu Ming, et renouvelé à chaque opus de la série Montalbano d’Andrea Camilleri.

Autour d’un malheureux quiproquo lié à un petit sac à dos d’étudiante en lettres modernes de l’université de Bologne, Carlo Lucarelli invente à cent trente à l’heure une furia sans pitié, où l’humour omniprésent et les personnages hauts en couleur ne voilent absolument pas la sombre dureté des choses.

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« Laura de Rimini se touche l’intérieur de la joue avec la pointe de la langue, avant de se la mordre. Anna de Pesaro s’entortille les cheveux, une longue mèche noire autour de l’index, serrée comme une bague. Paola de Ferrare, le dos raide et la nuque appuyée à la vitre du tableau d’affichage contenant la liste des candidats convoqués aux examens, remue les lèvres en récitant silencieusement la liste de noms des principaux représentants de la Scapigliature milanaise, cours de monographie, Italien II, Lettres modernes, professeur madame R. Creberghi, étudiants compris entre L et Z.
Laura de Rimini serre les paupières et écrase sa joue contre ses dents avec le bout de son doigt. Anna de Pesaro lui a dit qu’elle ne sait plus rien, qu’elle ne se souvient plus de rien, qu’elle va s’en aller et qu’elle reviendra  à la prochaine session, comme Marta de Rome, qui n’est même pas venue. »

« Par chance, il y a une petite table libre, et pour l’occuper Anna de Pesaro jette dessus le sac de Laura. Paola soupire : « Je vais leur dire qu’on est là sinon avec tout ce bordel qui sait quand… », et Anna se demande comment elle va faire pour défendre à elle seule deux chaises vides quand enfin Laura arrive. Pendant qu’elle se fraye un chemin parmi les gens elle dit : « Moi, les examens me donnent toujours la colique », elle prend son sac, s’assoit et le pose sur ses genoux.
« Qu’est-ce que tu transportes là-dedans ? Ça pèse un âne mort ! » demande Anna de Pesaro.
Laura hausse les épaules. « Rien de particulier. Du linge de rechange, un livre de Baricco, mon billet de train, des photos… c’est comme la couverture de Linus, je ne l’ouvre jamais mais il faut toujours que je le traîne derrière moi. » « 

« Je suis pratiquement un homme mort. Je suis un zombie qui marche dans cette ville brûlante. J’ai fait une chose qu’il ne faudrait jamais faire dans ce métier. J’ai perdu de la marchandise qui n’était pas à moi. Pire, j’ai perdu de la marchandise qui appartenait à Grigorij.
Le marché de la drogue est l’un des plus dynamiques qui soient. Il évolue continuellement, il se développe, nouvelles technologies, nouveau know how, nouveaux joint-ventures avec les pays étrangers, tu peux jamais t’arrêter, tu peux jamais dire « maintenant je suis au point, je peux continuer comme ça ». Nouvelles stratégies de vente, nouveau target, nouveaux partnerships. Les Russes par exemple. Cocaïne pour la Riviera. Est-ce que je peux me retirer ? Ne pas me mettre en compétition ? Non, bien sûr. Grigorij en veut quatre kilos. Les voilà. Et puis voilà, je les mets dans un endroit peu sûr, et je les perds. Une fille les emporte, probablement par erreur. Et moi je suis un homme mort. Je ne me cache même pas, je me balade dans ma ville avec mon P357 dans le dos et on verra bien ce qui va se passer.
Quel métier de merde. Et dire que personne n’organise des cours de survie pour nous, comme pour les managers des autres secteurs. »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Albergo Italia  (Carlo Lucarelli) | «Charybde 27 : le Blog - 11 juin 2017

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