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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La poésie n’existe pas » (Eugenio Montale)

Neuf textes courts, drôles et brûlants pour éviter de statufier l’art au « mauvais » endroit.

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La poésie n'existe pas

Publié en 1971, traduit en français en 1994 par Patrice Dyerval Angelini chez Gallimard, ce bref recueil du grand poète italien Eugenio Montale, prix Nobel de littérature en 1975, regroupe neuf textes en prose parus pour la première fois dans le Corriere della Sera entre 1946 et 1951.

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Parcourant au pas de course en sept billets, avec une ironie féroce et lucide, les figures successives des poètes (par trois fois), de l’intellectuel, du peindre, du musicien et du chanteur, Eugenio Montale prouve en glose humoristique mais néanmoins pas uniquement joueuse, que le caractère toujours audacieux et solitaire de sa poésie n’a rien de fortuit. Brocardant les prétentions statutaires, les intimes contradictions et les palinodies de trop d’artistes, il rappelle avec vigueur, dans ces années d’après-guerre – où le vieux pouvoir se déploie à toute allure pour reprendre habitudes et rênes un temps mises à mal par la ferveur révolutionnaire issue de la Résistance et où le parti qui aurait pu démultiplier cet effort se glisse dans la raideur stalinienne délétère -, que l’art, sous toutes ses formes, ne devrait rien avoir à faire avec le pouvoir, l’argent ou la reconnaissance officielle – ou alors en les utilisant, le cas échéant, comme autant de munitions au service d’autre chose.

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C’est toutefois dans le premier texte (« La poésie n’existe pas ») et le dernier (« Le commendatore ») que le poète brise avec le plus de grâce les statues qui se verraient volontiers au sommet : écrivain au faîte de la gloire qui se rappelle sa véritable condition au souvenir d’une course d’escargots de son enfance, ou poète en pleine Résistance qui établit la vanité et le mensonge de la culture sacro-sainte et de l’amitié littéraire des esthètes (anticipant de plusieurs années l’hypocrisie des « Journaux parisiens » d’Ernst Jünger et de leurs thuriféraires).

Soixante pages intenses et drôles pour que l’artiste, quel qu’il soit, se souvienne toujours de ce qu’il n’est pas et évite de rechercher ce qui le tue.

 » « Et les modernes ? » lui demandai-je en lui versant jusqu’à la dernière goutte un ultime fond de chianti supérieur. « Oh, les modernes, cher collègue, dit Ulrich les yeux brillants, les modernes, c’est nous qui les faisons par notre collaboration. Ils ne procurent jamais une impression de stabilité ; nous sommes trop partie prenante pour être capables de les jauger. Croyez-moi, la poésie n’existe pas ; quand elle est ancienne nous ne pouvons nous identifier à elle, quand elle est nouvelle elle rebute comme toutes les nouveautés : elle n’a pas d’histoire, pas de visage, pas de style. D’ailleurs, d’ailleurs… une poésie parfaite serait comme un système philosophique qui tiendrait debout, ce serait la fin de la vie, l’explosion, l’écroulement, et une poésie imparfaite n’est pas de la poésie. Mieux vaut s’attaquer… aux filles. Mais elles sont d’un méfiant à Terranova, vous savez ! Dommage. » (Il répéta en français : C’est dommage.)
Il se leva, secoua la fiasque pour voir si elle était bien vide, et en s’inclinant il me souhaita bonne digestion de son Hölderlin. je n’eus pas le courage de lui dire que j’avais cessé de travailler l’allemand depuis deux ans. Dans le couloir, il mit de travers son calot militaire d’où s’échappait une touffe de cheveux raides et s’inclina encore. Un instant après, il fut avalé par l’ascenseur.
Je m’arrêtai près de la chambre du couloir et j’ouvris sans bruit. Mes hôtes étaient toujours dans le noir.
« Ton Allemand est parti ? demanda Bruno. Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Il m’a dit : la poésie n’existe pas.
– Ah ! »
Giovanni se tourna sur une épaule et se mit à ronfler. Ils dormaient à deux dans un lit minuscule. »

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Eugenio-Montale1

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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