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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Là » (Ian Monk)

La poésie éprouvante et jubilatoire du vide délétère envahissant les consciences qui ne prennent garde.

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La-Ian-Monk

Publié en 2014 chez Cambourakis, « Là » poursuit le travail de décryptage poétique et incantatoire de l’usage du cliché dans la parole et dans l’inconscient collectif, tel qu’il avait déjà été puissamment mené dans « Plouk Town » en 2007.

La lancinante construction oulipienne (Ian Monk a rejoint les rangs, il y a quelques années, de ce laboratoire toujours actuel) déjà à l’œuvre précédemment, mêlant inextricablement flux de conscience carbonisés et moisis aux bribes d’échanges au comptoir de quelque café du commerce fatigué par la vie et le vide proposés trop souvent par le capitalisme tardif, est ici (là, devrait-on dire, bien entendu) complétée et approfondie par l’introduction répétée et entrecroisée d’autres sources du processus de lobotomisation forcenée : résumés d’intrigues de soap operas et de sitcoms, webforums dédiés aux sports par certaines chaînes de télévision, annonces publicitaires à peine remaniées (mais prenant tout leur sel délétère lorsqu’elles sont en effet réexprimées à la première personne, toute en intériorisation de l’injonction), recettes et conseils de cuisine issus d’émissions à forte audience ou au contraire plus confidentielles, petites annonces de rencontres sexuelles ou supposés dialogues pornographiques en ligne, copieux extraits pré-digérés de programmes télévisuels, ou encore questions et désirs formulés sur des sites spécialisés de jeux vidéo à dominante « hack & slash ».

Malaxant ce matériau disparate – mais justement, et c’est là une part importante de la magie de « Là », apparaissant au filtre beaucoup plus homogène (et significatif) qu’on ne l’aurait imaginé – avec une robuste ferveur, Ian Monk dessine ainsi les affolants contours d’une litanie du vide qui envahit avec constance les moindres interstices d’un espace culturel intérieur en déshérence toujours plus absolue.

Invasion Los Angeles

« quoi de quoi attraper un putain de cancer de la peau
ici on en a même plus alors rien à foutre ma
pauvre conne ma vieille bourge on fait comme si c’était
hier c’est tout c’est-à-dire faire le mort
à mon avis y a rien de mieux dans la vie
finalement rien de plus succulent quoi de plus vivant de plus luxueux
que de faire comme eux les morts-vivants qu’on voit
tu sais paniqués seuls dans leurs palais sur leurs yachts chez
eux tout seuls quand le téléphone sonne plus imagine une vie
où le téléphone sonne plus et sonnera plus jamais c’est
le paradis le vrai ça putain où les cons existent plus »

« poupée cassée et jetée par terre et puis des affiches des
films oubliés intitulés petits trucs avec un machin avec des acteurs
plus moustachus les uns que les autres et les actrices blondes
avec des yeux vides des cassettes vidéos des mêmes films oubliés
et cetera un lecteur poussiéreux de cassettes vidéos pour visionner les
mêmes et cetera et des bouquins et des bouquins encore racontant les
amours improbables entre chirurgiens improbablement gentils
et infirmières invraisemblablement magnifiques et
/ou entre pianistes mondialement connus et assistantes de production
timidement adorables
par exemple lus il y a si longtemps par les femmes typiquement
moches et oubliées et puis les vies de gens célèbres pendant
bien plus qu’un quart d’heure mais aussi oubliés maintenant »

Ian-Monk

Par un tout autre biais que le John Carpenter d’« Invasion Los Angeles » ou que la Naomi Klein de « No Logo », Ian Monk poursuit ainsi, tout en assemblage de mots réagencés pour offrir la vérité profonde de leur infinie superficialité, un monstrueux décryptage du processus d’intériorisation des injonctions à l’œuvre un peu partout, et pas uniquement, comme le montrait déjà « Plouk Town », dans les espaces culturels réputés dédiés à la beaufferie.

Ce qu’en dit Charybde 7 est ici et ce qu’en dit Charybde 6 / Nébal est . Et je me réjouis vivement de rencontrer Ian Monk pour une lecture croisée en compagnie de Nicolas Richard, le mercredi 10 septembre 2014 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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