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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Le socle des vertiges » (Dieudonné Niangouna)

Machine infernale de rancœurs explosives, servie par une langue violemment brillante.

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Créée à Limoges en septembre 2011, vue aux Amandiers en novembre de la même année, publiée simultanément aux Solitaires Intempestifs, cette nouvelle pièce du Congolais (« Brazzaville ») Dieudonné Niangouna, dans une mise en scène musclée (boue, utilisation hypnotique de vidéos montrant l’égorgement festif et alimentaire d’une vache, en pleine rue à Brazzaville, ou le dépeçage minutieux d’un poulet, fils de fer barbelés,…), dispose avant tout d’un texte d’une rare puissance.

Invectives, monologues furieux, vifs échanges entre témoins, sont au rendez-vous de cette interrogation d’un orphelin de Brazzaville sur ses origines, directement familiales et plus globalement anthropologiques, interrogation dont l’urgence et l’angoisse le mèneront notamment à torturer assez benoîtement un vieil oncle qui pourrait être le seul détenteur vivant d’informations précieuses…

La réaction outragée d’une grande partie du public des Amandiers ce soir de novembre 2011 permettait de rappeler si nécessaire que l’association étroite du choc visuel et de la densité langagière garde un pouvoir déstabilisant élevé, qu’il serait dommage de confondre, dans un rapide aveuglement, avec la simple tentation de la provocation.

« Une réserve à protéger, glauque à la lumière, espèce à part, arrivent les années 90. Nous Mouléké, petite bourgade derrière la chaumière de la boulangerie Bouétambongo où s’arrête l’arrondissement quatre de Brazza la verte. Les loubards qui y tiennent viennent jouer les petites frappes dans le dernier chaudron de la ville nord appelé le quartier des Crâneurs.
Au départ on était comme des sandales. Fallait se coucher ! Et comme nous avons un forfait de « merci » nous y allons de bon cœur jusqu’à ce que s’amenuise le jour pour pleurer dans nos tanières. Faut pas compter sur la police pour tout remettre sur les rails. C’est la faute à l’ennui si aujourd’hui nous sommes tombés par terre, puis on s’est fait ramasser, et le bon Samaritain a dit : « Ramasser n’est pas voler ». L’ennui et le Samaritain étaient la base de notre rage en quête d’identité. »

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« Tout avait mal commencé quand un aventurier nommé « le Portugais Diégo Cao » découvre l’embouchure du Congo en 1482. Puis le 26 septembre de l’année prochaine, 1885 donc, une écurie de gangsters décide à Berlin que le Congo devienne une colonie française. Yes ! On le morcelle comme un saucisson. Et de là est expliqué le pourquoi de la semaine d’après ; c’est-à-dire le 15 août 1960 quand ils nous prêtent l’indépendance en échange d’un néo-colonialiste nègre à la tête du pays et vendu au prix d’une boîte de sardines. Putain ! Mais qu’est-ce qu’on l’a tabassé révolutionnairement pour inviter marxisme et léninisme deux jours après, le 31 décembre 1969. Tu parles que ç’a fait plaisir aux gars de Berlin. Dès qu’ils l’ont appris, carrément, ils sont remontés sur leurs chevaux de conquérants… Puisque le pays ils nous l’ont prêté mais pas donné. « Faut pas déconner avec les ustensiles qu’on vous donne par des changements trop hâtifs », disait le roi des Flamands. Alors ils se sont retrouvés en colère dans un bol de piment au sommet de La Baule. Et le parrain de la mafia a dit :  » Y en a marre, y en a marre, y en a marre, y en a des marres, foutez-moi la démocratie dans toute l’Afrique, immédiatement tout de suite, à partir de cette fois-ci et maintenant, vite, exécution, application, au boulot, bande de retardataires et qu’on ne vous y reprenne plus en train de monter des coups d’État et de boutiquer des partis uniques à la solde du tribalisme régionaliste xénophobique et diamantifère ! »

Le plaisir d’une langue violente, dans toute sa crudité, où les rancœurs personnelles accumulées sur l’amas fumant d’une rancœur collective explosive, assemblent une terrible machine infernale sous les yeux du lecteur et du spectateur.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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