☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Au-dessus de l’arc-en-ciel » (Frédéric H. Fajardie)

Un bunker en Sologne pour tester l’amitié, quarante ans après. Fort et beau.

x

RELECTURE

Au-dessus de l'arc-en-ciel 1

Publié en 1984 dans la collection Le Miroir Obscur des Nouvelles Editions Oswald / NéO, le dixième roman de Frédéric H. Fajardie reste sans doute l’un des plus attachants de ce créateur intense qui, bien qu’ayant vivement rejeté toutes les étiquettes sa vie durant,, n’a pu réellement éviter d’être considéré comme l’un des chefs de file, avec Jean-Patrick Manchette et A.D.G., du « néo-polar » français, noir, violent, épuré et fortement politisé, à partir de 1972 environ.

En 1945, trois soldats d’élite américains et un résistant français ont réussi un « casse du siècle » en détournant le wagon blindé transportant la paie du groupe d’armées Bradley à la fin de la bataille des Ardennes. Quarante ans plus tard, le Français, devenu propriétaire d’un restaurant, se retrouve poursuivi à mort par un gros truand parisien, pour un racket ayant mal tourné, devenu vendetta personnelle. Face à la meute lâchée à ses trousses, il se réfugie, avec un allié de circonstance, dans son bunker soigneusement préparé, en Sologne, et appelle les trois Américains à la rescousse, en vertu d’un serment d’entraide mutuelle formulé jadis autour des caisses d’or volé. Viendront-ils et comment ? L’amitié et la fidélité peuvent-elles résister au temps qui passe, au confort douillet et à la divergence des vies ?

Avec sa narration tendue et ramassée, peut-être plus encore qu’à l’accoutumée, concentrée sur les quelques centaines de mètres carrés environnant le bunker solognot, assortie de quelques rares flashbacks de 1945 et de quelques scènes américaines précieuses, « Au-dessus de l’arc-en-ciel » (titre issu d’ « Over the Rainbow », l’une des deux chansons fétiches, avec « Cheek to cheek », du quatuor de 1945 – Frédéric H. Fajardie a toujours mis en scène dans ses romans sa fascination pour la culture américaine des années 50) propose sans doute les cent soixante pages les plus proches de l’idéal de tragédie grecque que le romancier aimait à viser.

Au-dessus de l'arc-en-ciel 2

Moins directement « politique » peut-être que la belle série de romans consacrée au commissaire Padovani (initiée avec « Tueurs de flics » en 1979), ou, bien sûr, que les emblématiques « La nuit des chats bottés » (1979) et « Sniper » (1980), « Au-dessus de l’arc-en-ciel » propose une bien émouvante méditation, au milieu des échanges de balles, de grenades et d’obus de mortier, sur le temps qui passe et la fidélité à la jeunesse, sur les idées, les concepts et les sentiments qui méritent – ou non – de risquer sa vie, contre toute rationalité apparente.

On y trouve aussi, avec netteté et insistance, le travail minutieux, souvent quasiment militaire, sur les armes, de toute nature, qui, comme chez Manchette d’ailleurs, caractérisait le travail de Fajardie, dont les héros, quels qu’ils soient, dès 1979 avec « La nuit des chats bottés » et « Querelleur », n’ont jamais accepté de laisser le monopole de cette compétence aux bandits et aux forces de sécurité de la marchandise. Dans l’arrière-plan de la scène principale, les fondatrices opérations commando de 1945 résonnent d’ailleurs très volontairement avec les infiltrations spéciales au Vietnam, et avec la réflexion menée, comme en passant, sur cette sale guerre qui aura façonné durablement deux des protagonistes essentiels du drame solognot.

Totalement en osmose avec la magnifique exposition consacrée à l’écrivain, à Arras en 2011, trois ans après sa mort, par son ami Jérôme Leroy (dont il faut absolument lire à ce propos le roman écrit en hommage au disparu, « En harmonie » (2009)), épuré et resserré autour des valeurs-clé de l’auteur, il s’agit peut-être de l’une de ses plus belles réussites.

Fajardie Vie (Arras)

Une planche de l’exposition 2011 à Arras.

« -Patron, une ou deux choses qui m’échappent, dans votre histoire.
Méreau baissa ses jumelles de marine et s’écarta de la meurtrière :
– Oui ?
– Le pognon. Vous m’avez dit que vos copains étaient retournés au front.
– Je devais attendre un an, jour pour jour. A la date, le pognon est parti à New York par bateau. Un vieux liberty ship qui s’en retournait là-bas. Lamerta et Sheshoon étaient démobilisés depuis quatre mois.
– Et c’est eux qui réceptionnaient l’oseille ?
– Lamerta avait des relations dans les docks par le biais du syndicat. Sheshoon avait repris son boulot de flic et s’était porté volontaire pour les quais, un secteur où, ordinairement, on ne se bouscule pas pour être muté.
Paolini sourit :
– Formidable ! Lamerta sur les docks côté voyous, Sheshoon assis dans sa patrouilleuse sur les quais côté police. Des combines comme ça, aujourd’hui, c’est impossible.
– Pourquoi ?
L’autre hésita :
– Je ne sais pas trop… La confiance, ça doit être ça. Tout le monde pense à entuber tout le monde et rien ne peut se faire. La confiance, la fidélité totale, la parole donnée… Tout ça, c’est presque perdu.
– Pas sûr. Quand tu vois un type presque seul, avec juste deux ou trois amis : celui-là, que les autres évitent, t’as une bonne chance qu’il soit réglo.
– Et pourquoi on l’évite ?
– Parce qu’il met mal à l’aise ceux qui vendraient leur mère pour un billet de dix sacs, un article de presse ou une faveur minable. »

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

fajard10

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :