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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « L’attente » (Jerry Wilson)

Tout en pudeur et en retenue, le quotidien poétiquement et crûment esquissé de pauvres et de survivants de l’Amérique contemporaine.

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L'attente (Jerry Wilson)(A tentative English translation of this note is located at the bottom of the page).

À paraître en septembre 2014 dans la collection « Le Zaporogue » de Sébastien Doubinsky, aux éditions e-fractions, cette novella d’une trentaine de pages, traduite par Luc Baranger et proposée ici en version bilingue, compte sans doute parmi ces textes qui marquent un lecteur dès leurs premières pages.

Comme le souligne Sébastien Doubinsky dans son efficace postface, la vie de l’auteur, Jerry Wilson, présente les caractéristiques quasiment mythiques d’un représentant de l’Amérique profonde, celle qui dure et perdure, comme ses protagonistes, sous les vicissitudes imposées par un système socio-économique sans grande pitié et à la justice toujours discutable. Il a exercé bien des métiers (de sergent dans l’US Air Force à « park ranger » (ce curieux mélange typiquement américain de garde forestier, de constable rural et d’éboueur d’aires de pique-nique), en passant par infirmier psychiatrique, concierge, ouvrier dans une usine de traitement des eaux usées, vendeur dans une épicerie, routier, ou encore ouvrier du bâtiment), s’imprégnant en finesse de cette Amérique des petits et des sans-grade qu’il dépeint désormais avec une fougue rentrée, impitoyable et poétique.

En quelques bribes de dialogues entre un park ranger blanchi sous le harnais et quelques-uns de ses amis et connaissances, échanges tout en retenue et en peu- ou non-dits, Jerry Wilson nous offre une vision hallucinante de cette pauvreté qui maintient – pas toujours, mais faisant de son mieux – une forme cruelle de dignité dans l’adversité, qui développe une solidarité du quotidien et une absolue bienveillance à l’égard des autres soumis aux mêmes expériences et aux mêmes contraintes, qui s’efforce de vivre entre problèmes d’argent et problèmes de santé, à l’ombre des flamboyances économiques de la « réussite » et de la consommation à outrance.

Il faut lorgner du côté du terrifiant béton de l’Oakland d’Eric Miles Williamson (« Bienvenue à Oakland »,  2009), des hobos contemporains suivis le temps de quelques échappées par William T. Vollmann (« Le grand partout », 2008), ou des habitants des décharges, en extrême bout de course, de Gregory McDonald (« Rafael, derniers jours », 1991), pour approcher la puissance d’évocation et le charme secret, à la Bukowski pourrait-on dire pour simplifier quelque peu, de cette prose crépusculaire et néanmoins lumineuse. Un texte court fort et indispensable.

Décharge

« Prenant dès octobre ses quartiers d’hiver dans la vallée, le froid avait emprisonné une masse d’air gelé, les gaz d’échappement des voitures et la fumée des feux de bois des cheminées. Le sommet des arbres et les contreforts des collines toutes proches disparaissaient dans la brume.
— Inhalateur ou pas, j’ai l’impression d’être comprimé entre les mâchoires d’un étau. J’ai mal partout.
— Tiens, à propos d’être pris dans un étau, je suppose que t’es au courant qu’on a retrouvé Albino Jim ? demanda Weatherby en haussant les épaules.
— Ouais, à Salt Lake City, confirma Swiveller. Une fois, il m’avait dit que la mort le surprendrait jamais à Salt Lake City. Et pourtant c’est là que c’est arrivé.
Sitôt la saison froide arrivée, Albino Jim escaladait la clôture de la société Pacifique Recyclage pour aller dormir dans les piles de carton. Un matin il avait fini dans un broyeur. Des manutentionnaires qui déchargeaient un camion avaient remarqué une importante quantité de sang sur une des palettes et trouvé ce qui restait d’Albino Jim.
— J’espère qu’il s’est rendu compte de rien. Ça me fâcherait de savoir qu’il s’est réveillé dans le broyeur.
— M’en parle pas, dit Swiveller. Quelle horreur. »

You Don't Live Here

« — À propos, c’est quand la dernière fois où t’as parlé au général ? demanda Swiveller.
— J’en sais rien… Une éternité.
— C’est qui, le général ? demanda Otis Ray qui voulait savoir.
— C’est mon père, répondit Weatherby. On s’entend pas trop bien. Il est persuadé que je suis possédé par un démon. Comme la plupart des officiers, il est à fond dans le démoniaque. »

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« Swiveller remonta dans la cabine du camion. Le moteur tournait toujours. Swiveller essaya de reprendre son souffle. Il avait la gorge serrée, ses lèvres et ses paupières battaient en raison du manque d’oxygène. Il tira sur son inhalateur et écouta Perry Como chanter There’s no Place like Home for the Holidays. À part cela il n’y avait rien qu’il pût faire.
Alors il attendit. »

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For my (American) English-speaking friends, I apologize for this tentative broken translation of my own words : I hope it does however convey the sense of awe I felt during this reading experience.

A discreet and soft-spoken, yet powerful and poetic, tale of day-to-day life and death of the surviving poor in contemporary America.

To be published in September 2014 in Seb Doubinsky‘s « Zaporogue » collection of the e-fractions publishing house, these thirty pages or so, translated into french by Luc Baranger and offered here in a fully bilingual format, rank undeniably among those texts which stun a reader from the very beginning.

As stressed by Sebastien Doubinsky in his efficient afterword, author Jerry Wilson’s life presents all the nearly mythical features of a Deep America human emblem, this America which lasts and endures, just like his novella’s characters, under the trials and tribulations brought by an almost merciless and questionably fair socio-economic system. He worked in many jobs, from US Air Force Sergeant to NPS park ranger (this typically American mix of forest employee, rural constable and picnic areas’ garbage collector), and also as a dishwasher, cook, concrete finisher, jackhammer operator, orderly in a psychiatric hospital, scrud in a wastewater treatment plant, janitor, truck driver, grocery checker, day laborer, fine jewelry salesman, and casual postal carrier (as indicated at Leaky Boot Press), where he got a deep understanding and empathy for this America of the nobodies and the low-ranking, which he now depicts with both ruthless and soft-spoken poetic ardor.

A few talks between a seasoned park ranger and some of his friends and acquaintances – talks unfolding most of the time with subtle decency and silent restraint – are enough material for Jerry Wilson : with that, he’s giving us a striking vision of this America of the Poor, which maintains (not always, but trying hard) a cruel form of dignity through adversity, which develops a day-to-day solidarity and an absolute benevolence towards people confronted with the same experience and pressure, trying hard to live between health concern and money shortage, in the shadow of the economic flamboyance of the “successful” and the triumphant consumption.

We have to look in the direction of the terrifying concrete of Eric Miles Williamson’s Oakland, of the contemporary hoboes of William T. Vollmann, or of the terminally-ill garbage dump inhabitants of Gregory McDonald, to find something remotely approaching the Bukowskian secret charm and imagination-arousing power of this twilight yet radiant prose.

A short, powerful, vital text.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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