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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Des enfers fabuleux » (Antoine Volodine)

Peut-être la plus complexe narration jamais entreprise par Volodine, pour un enchevêtrement onirique particulièrement gratifiant in fine.

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RELECTURE

Des enfers fabuleux

Publié en 1988 en Présence du Futur chez Denoël (il sera le dernier, avant le « saut » chez Minuit, en littérature dite « générale » et hors de ce qu’il est (trop) convenu d’appeler le genre science-fiction), le quatrième roman d’Antoine Volodine demeure, encore aujourd’hui, l’un de ses plus difficiles à lire et apprécier pleinement : non pas que l’incantation poétique subtilement agencée et la thématique rampante d’aliénation ultime y fassent défaut, bien au contraire, mais notamment parce que l’auteur pousse nettement plus loin qu’auparavant (et que par la suite) l’enchevêtrement des niveaux de narration, de sur-narration et de récit rêvé par d’autres, tel que Lionel Ruffel l’analysera brillamment dans son « Volodine post-exotique » de 2007.

De ce fait, une lecture encore plus attentive qu’à l’accoutumée avec Volodine s’impose pour démêler les trois ou quatre trames savamment intriquées, depuis (1) le récit d’apprentissage d’un dernier-né cherchant désespérément à échapper au destin nettement sordide que semble lui promettre sa famille de lumpenprolétaires mutants (la mutation ici, plus encore que dans la cité se disant « agressée » de « Biographie comparée de Jorian Murgrave », que dans le rêve radioactif d’une révolution épuisée de « Un navire de nulle part » ou que dans le chaos de guerre de tous les faibles contre tous les faibles mis en scène à distance dans « Rituel du mépris », est le stigmate féroce de l’échec, de la perte, de l’écrasement de la minorité même majoritaire, et de la mise en forme du pogrom à venir, qu’il soit officiel ou officieux), jusqu’à (4) la discussion presque technique entre sur-narrateur et assistant sur la manière idoine d’organiser le récit, quitte à feindre d’apostropher le lecteur putatif au passage, en passant par (2) le rêve organisé par la mise en énergie de la souffrance par de mystérieux lamas semi-mythiques, conquérants de l’inutile (qui n’est peut-être – sans doute – pas si inutile), et par (3) le rêve d’échappée, hors du kolkhoze expérimental et déjà puissamment carcéral, de trois gamines, adolescentes et jeunes filles, dont la plus résolument technique, Ulke, fusionnera inexorablement avec l’Ulrike Meinhof de la Rote Armee Fraktion (en attendant la mise en désordre structuré et post-exotique de ce motif central, qui interviendra deux ans plus tard dans « Lisbonne dernière marge »), jusqu’aux interrogatoires et aux privations sensorielles de l’infâme et bien réelle prison de Stammheim (sur laquelle on peut, d’ailleurs, lire et relire sans relâche le magnifique « Si les bouches se ferment » d’Alban Lefranc).

Carreau de mine

« Aitko était le dernier-né dans la famille Bakhor.
Hein ? Abrupt ? Tu trouves ça plutôt abrupt ? Ecoute, c’est la faute du paysage. On avait décidé de partir, abrupt ou pas. Le temps est maussade comme souvent, mais il fait clair. Les embruns crépusculaires encore. Tu ne vas pas t’en formaliser ? On avait dit qu’on commencerait à la première heure. C’est beau les rochers à la première heure. Tu vois ? Les creux tapissés d’algues ? Le chemin des varechs ?… On avait précisé qu’on raconterait tout face aux vagues. C’est maintenant, non ? Face au grand rien des vagues. Devant nous – l’infini mouvant, l’est, livide, inaccessible ; derrière nous – la falaise, contre le dos, rugueuse ; à gauche – le nord, si lointain. On est là et on démarre. La voix éraillée à cause du matin humide. Ce n’est pas plus abrupt qu’autre chose. L’essentiel est d’aller jusqu’au bout, ma vieille, tu sais bien. Mais on ira, on ira… hein ?
Elle éternua. Aitko Bakhor était donc le dernier-né de la famille Bakhor. »

« Difficile de jouir de l’existence quand on a pris un si mauvais départ. Aitko l’avait compris très vite. Mais attention : il était du genre à croire que des ruades suffiraient pour briser l’étau de sa damnation. À peine sorti des langes, il avait eu pour habitude de se rebiffer, contre tout ce que la vie lui préparait et qu’il sentait en gestation dans la cour Bakhor. On l’asseyait près du clapier, à jouer avec des cailloux, et lui qu’est-ce que j’en ai à faire de vos lapins, boudeur. Une attitude agaçante en diable.
Au-dessus d’Aitko régnaient les parents Bakhor, enlaidis par la silicose, la misère, et onze tortionnaires, frères, sœurs, cousins et cousines Bakhor. Vous suivez ? La marmaille nombreuse, sans pitié. Quand les ongles n’étaient pas rongés, ils se plantaient, ils s’aiguisaient sur le benjamin, en raison de son âge tout d’abord, ensuite parce que ses perpétuelles rébellions exaspéraient les adolescents de la famille. L’insoumission, la mauvaise tête, les regards malgracieux, passe encore, le clan avait compté plus d’un fils indigne, et on devinait bien que dans la nouvelle génération allaient fermenter d’autres cervelles sans foi ni loi. Mais le reste, irréductible : il y avait chez Aitko une remise en cause latente des valeurs sociales, une interrogation à propos de l’ordre éternel des choses. D’instinct, ses aînés ne lui pardonnaient pas de tels égarements. Surtout quand il se taisait, remarque bien. La mutinerie errait de manière visible sous son front buté, en dépit des taloches et des remontrances. Vous ne voudriez quand même pas que je vous prenne pour exemple ? semblait-il dire. Que j’arbore un sourire naïf devant cette vie piteuse, niaise ? Que j’attende avec vous la silicose ? Entre remise et poulailler, sous le ciel de Naagesh horrible ? Qu’est-ce que j’en ai à faire de vivre avec les Bakhor ?
Tu te le représentes ? Œil renfrogné, sourcils comme broussaille d’oursins, les poings tout blêmes dans les poches ? On avait beau s’obstiner, il n’acceptait pas ce destin asphalté qui le menait droit aux ascenseurs des puits de mine, au crochet de déchargement des installations portuaires, à la pluie d’étincelles des complexes sidérurgiques. Tout le monde lui répétait t’inquiète pas, Aitko, si tu franchis le cap de l’adolescence, l’embauche ne manquera pas pour toi, à Naagesh même ou n’importe où sur les milliers de kilomètres de la côte ouest. Et lui, des mimiques hargneuses, des beuglements d’analphabète, féroces, qu’est-ce que j’en ai à faire de vos forges géantes, c’est le voyage qui m’intéresse, rompre avec la cour Bakhor, accumuler de la distance entre la cour Bakhor et mes petites jambes. Note bien cela, ma vieille, le voyage l’obsédait lui aussi, mais plutôt que le nord c’était la traversée des mers qu’il visait, la côte est. Et eux, les frères, à cran, ne l’entendaient pas de cette oreille. On va te démontrer les vertus de la niche, petit morveux, du cousinage, de Naagesh. Des rossées à n’en plus finir. On l’immergeait dans des baquets d’eau savonneuse, on le fouettait au torchon mouillé, on tentait de l’humilier, tous les jours, avec constance. Et lui si vous croyez que je changerai d’avis sous les brimades, indomptable. »

Ulrike Meinhof

Ulrike Meinhof.

« Rituel du mépris » nous avait déjà familiarisés, au sein de l’univers volodinien, avec le lumpenproletariat mutant aux horizons résolument bouchés – si ce n’est pire (la menace du pogrom, qui n’était alors que diffuse, prend toute son ampleur concrète dans « Des enfers fabuleux »).

La résistance politique de type terroriste, désespérée mais peinant à trouver un autre sens que purement subjectif et autocentré, que l’on avait déjà vue être discréditée par le storytelling du pouvoir, dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave », trouve ici un second souffle, avec la triple figure des adolescentes en fuite (dont on trouvera un curieux écho radical dans la triade mise en scène par Maurice G. Dantec dans son nouveau roman à paraître fin août 2014, « Les résidents »), mais devra attendre « Lisbonne dernière marge » pour opérer sa mutation en résistance post-exotique, aux caractéristiques uniques, mais particulièrement adaptées à un monde de perdants radicaux (pour citer au passage le grand Hans Magnus Enzensberger, dont les réflexions politiques semblent en permanence s’approcher d’une partie de ce que l’on devine de Volodine à travers ses romans), sans espoir d’échapper à la geôle, à la torture et au camp.

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Ciel_étoilé

La thématique la plus spécifiquement nouvelle de l’étonnant « Des enfers fabuleux » est sans doute celle de la fuite vers les étoiles distantes, propulsée par la souffrance humaine, orchestrée par une magie intérieure et toute chamanique (le grand Nord sibérien irrigue toutes les descriptions de ce fil narratif) sous ses déguisements de lamaserie tibétaine.

Il est peut-être symptomatique que l’échec de cette quête-là, et sa profonde ambiguïté, non maîtrisée, vis-à-vis du « carburant » qu’elle utilise (quand bien même douleur et souffrance seront par la suite, aussi, les moteurs de la résistance littéraire post-exotique, mais sous une forme bien différente), intervienne précisément au moment où Volodine va se détourner de l’héritage science-fictif « classique », semblant abandonner définitivement tout espoir scientiste, même s’il était ténu jusque là, dans cet holocauste du voyage sidéral comme frontière possible. On rapprochera ce moment décisif, sans doute et paradoxalement, du diagnostic terrible d’un atypique héros de fantasy, insuffisamment connu et célébré, le chamane Moth, à qui Scott Baker, dans « Kyborash » (1983) et dans « La danse du feu » (1985), fait discerner le caractère résolument « ennemi de l’humanité » des étoiles distantes, qui hypnotisent pour mieux leurrer.

« Il ne se tournait ni vers la nourrice ni vers sa grande sœur. Il était piqué sur le trottoir, droit, à respirer et à absorber par tous les pores cette géométrie nouvelle ; l’univers comptait pour seul infini l’infini goudronneux de la douleur, son architecture était un néant dont le sud était noir tout autant que le nord ou l’ouest, un espace de la noirceur où brillaient des semblants d’astres, à des distances qui obéissaient à d’autres lois qu’aux lois physiques. Et il n’y avait aucune rive lointaine de l’espace et du temps, aucune terre inaccessible, dès lors que l’on entreprenait un voyage de démission et de torture.
Mais à ce moment-là, trop petit pour mesurer les implications de son aberrante découverte, il ne s’était pas posé la question de déterminer si, oui ou non, il ferait lui-même un jour partie des voyageurs. »

Roman certainement déroutant à plus d’un titre, « Des enfers fabuleux » achève pourtant en extrême beauté la mise en place du quadruple socle, de la quadruple exploration des impasses préliminaires au post-exotisme à déployer, et esquisse même, dans ses dernières pages, la voie de résistance littéraire subtile, complexe et paradoxale qui va désormais s’imposer, au fil des futurs romans, comme la marque survivante, contre vents et marées, des faibles, des vaincus, des dominés, des marginaux et des proscrits, qu’ils soient enfermés ou non.

Comme pour les trois autres des quatre premiers romans de Volodine, l’édition en Présence du Futur est épuisée depuis longtemps, et difficile à trouver en occasion (les fans ne s’en sépareraient en général pour rien au monde), mais Denoël a réédité en 2003 les quatre textes parus en Présence du Futur en un seul volume de la collection « Des heures durant », volume que l’on peut normalement trouver chez son libraire favori (par exemple : Charybde, ici).

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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