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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Rituel du mépris » (Antoine Volodine)

Apprendre à s’effacer pour survivre, ou vaincre paradoxalement l’ennemi : le troisième opus poétique et politique d’Antoine Volodine.

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RELECTURE

Rituel du mépris

Publié en 1986 dans la collection Présence du Futur de Denoël, le troisième roman d’Antoine Volodine, couronné par le Grand Prix de la Science-Fiction Française en 1987, creusait plusieurs sillons abordés dès l’origine dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave », mais introduisait aussi un motif qui se développera en foisonnant dans l’œuvre ultérieure.

Premier sillon, celui de l’interrogatoire comme figure centrale du rapport entre vainqueurs et vaincus putatifs : s’il était évoqué en creux dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave » (où seules les investigations liées au contrôle et à la déstabilisation des rêves du criminel captif étaient détaillées), s’il apparaissait brièvement dans « Un navire de nulle part », sous une forme relativement classique, tant chez les Tchékistes que chez les sorciers oppositionnels, il se déploie ici dans toute sa puissance, occupant presque toute la scène, puisque les récits dans le récit sont bien les confessions, arrachées comme – malignement (voir ci-après) – spontanées d’un captif. C’est toutefois dans « Le nom des singes » que la forme ultime de l’interrogatoire fusionnel se révèlera pleinement, comme l’analyse magnifiquement Lionel Ruffel dans son « Volodine post-exotique ».

« J’admets que ce que je hurle ne correspond pas souvent à ce que je chuchote pour moi-même. Il me semble que les enquêteurs ne s’en rendent pas compte. Ce n’est du reste pas mon problème. Ils n’ont qu’à me poser des questions plus subtiles, au lieu de me faire répéter les mêmes phrases depuis le matin.
Plus fort, encore plus fort : mes cris résonnent sous les galeries de béton. Et cela ne suffit pas. Maintenant que j’ai commencé à vider mon sac, ils exigent une voix claire, une articulation impeccable.
« Parce que tu pouvais juger, à cet âge-là ? À trois ans ? »
Oui et non, juger, je ne sais pas. J’étais précoce mais je m’arrangeais pour le cacher – autour de moi rôdaient les adultes, qui tout en m’enseignant l’indépendance intellectuelle ne m’eussent pas permis de la mettre en évidence. J’étais souterrainement précoce ; je devais feindre sans cesse la non-existence, la soumission, l’obéissance taciturne. »

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Deuxième sillon, celui du radicalement autre, celui de l’adversaire déclaré et traité en tant que mutant, extra-terrestre, déchet (métaphore glaçante poussée ici beaucoup plus loin encore que dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave », et qui déroutait à l’époque les lectures hors science-fiction du travail de Volodine, qui prenait déjà son essor dans les marges radicales des genres littéraires confondus). Mais autant dans son premier roman cet étranger, cet ennemi – au sens total de Carl Schmitt -, était une menace réelle (ou peut-être déjà une diversion de l’attention orchestrée en direction des « masses » ?), autant dans « Rituel du mépris », il est déjà brisé, vaincu, renvoyé aux poubelles littérales, et à celles de l’histoire – dont il n’aurait, susurre la doxa des possédants jamais plus nommés, mais fermement aux commandes, jamais dû sortir. L’incroyable galerie des « oncles » ayant formé et formaté la jeunesse du prévenu interrogé, malgré le caractère déroutant, sombre et redoutable de leurs divers « pouvoirs », est déjà une galerie de perdants pas très magnifiques, d’Untermenschen, de réprouvés que l’on peut chasser presque « naturellement », en attendant les pogroms qui feront leur véritable apparition chez Volodine dans « Des enfers fabuleux ».

« C’était un rêve ! C’était seulement un rêve ! Les détails se perdaient à l’intérieur de l’image…
– Et alors, l’intérieur de l’image, ce n’était peut-être pas l’intérieur de ta tête ? C’était où, d’après toi, l’intérieur de l’image ? »
Un songe de la mauvaise heure, rien de plus. Je me formais.
J’apprenais à me sentir en sécurité au milieu de la terreur. »

Ruines en flammes

C’est ici qu’apparaît progressivement, dans sa noirceur inquiétante, le double motif, « nouveau » alors chez Volodine, du mimétisme subversif et de l’adaptation survivaliste (même si les parcours oniriques du grand commissaire Wassko Koutylian de Kronstedt ou de la tortue de choc, dans « Un navire de nulle part », en donnaient peut-être des prémices ou un avant-goût). Auprès de ses oncles mutants ou extra-terrestres, représentatifs de l’infinie variété des pouvoirs secrets de la plèbe des chaînes d’assemblage ou des décharges, le narrateur apprend, emmagasine sans cesse les munitions mimétiques qui lui permettront de se fondre véritablement dans le paysage de cette fausse humanité prétendument dominante, en gardant en son creux intime un quant-à-soi et une conscience inatteignables par l’adversaire actuel et futur.

Perger 1

Illustration de Stéphane Perger pour le spectacle « Des gens vivaient ici », basé sur l’univers de Yirminadingrad. Si vous appréciez Antoine Volodine, vous DEVEZ lire les exceptionnels « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï » et « Tadjélé, récits d’exil » de Léo Henry, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger.

« L’immortalité de Göchkeit cadre mieux avec le personnage. L’oncle s’était promis de vivre plusieurs siècles et il laissait entendre à son entourage qu’il ne reculerait pas devant les moyens à employer. Ses discours me donnaient le frisson : des demi-mots aussi repoussants que des mains d’étrangleur. Je l’imaginais en train de parcourir en grognant son existence démesurée ; sur son chemin, marqué par son odeur particulière, l’odeur de sueur saignante des Göchkeit, il dépassait les uns après les autres tous les membres de la famille, moi y compris. Je le suivais des yeux ; il conservait au cours des ans sa démarche d’ours, ses gestes hoquetants. J’avais mis longtemps à le réaliser, mais finalement j’avais saisi la nature de cette promenade effrayante : il se nourrissait de la mort des autres. J’avais une barbe blanche de vieillard ; il se retournait vers moi pour m’embrasser. Je vacillais ; c’était mon tour.
Tant pis pour mon image de marque auprès du public : je m’arrête là dans mes commentaires sur cette disparition.
Il y a des insolences qui sont dangereuses. Que ce fussent chutes dans des escaliers sombres ou soupes automnales trempées soudain aux amanites, il m’a toujours semblé que l’oncle était responsable des accidents survenus aux membres de son clan.
Et je ne tiens pas à m’effondrer avant l’heure sur ces feuilles éparses que je noircis, sans lumière, en hâte, malgré les menottes qui m’entravent les chevilles et les poignets. »

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Illustration de Stéphane Perger pour le spectacle « Des gens vivaient ici », basé sur l’univers de Yirminadingrad. Si vous appréciez Antoine Volodine, vous DEVEZ lire les exceptionnels « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï » et « Tadjélé, récits d’exil » de Léo Henry, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger.

Apprentissage par l’exemple, dans la discrétion et l’humilité des ruelles puantes, des passerelles branlantes et des poubelles béantes : l’interrogatoire, tout au long de « Rituel du mépris », démontre par l’absurde la réussite de ce programme et l’inversion-clé proposée par le titre même du roman, le renvoi d’un mépris sans bornes rendu possible par les années d’apprentissage, déjà, de la souffrance (ce fil conducteur sera beaucoup plus longuement développé dans le roman suivant, « Des enfers fabuleux »).

« Je ne crois pas faire preuve de présomption en estimant que le contre-espionnage est fort satisfait de mon travail.
Certes, le commandant Otchaptenko a eu quelques mouvements d’humeur en en prenant connaissance. Les feuilles se sont dispersées autour de moi tandis que volaient les premières claques de l’aube : l’automne des souvenirs se déchaînait dans la cellule. Mais cette colère était feinte, je pense : une vieille technique bourrue d’inquisiteur, rien de plus qu’une mise à l’épreuve conventionnelle. Je riais tranquillement dans ma barbe alors qu’on me descendait à la cave. Même s’ils avaient eu la finesse de ne pas l’avouer, les officiers appréciaient à coup sûr mon obstination à compléter pendant la nuit les lacunes involontaires de l’interrogatoire. Il ne pouvait en être autrement. »

Guerre civile-photo-afp

Dès ce troisième roman, alors même que le cadre post-exotique est encore officieusement en gestation et n’a pas été dévoilé au public, Antoine Volodine distille de main de maître les renvois thématiques, les échos et les entrelacements entre ses textes. Mutants et extra-terrestres comme figures ultimes de l’altérité d’abord menaçante puis matée des masses rebelles, soubassements économiques et industriels à alimenter, encore et toujours, dans une démarche de pouvoir qui n’apparaît presque jamais au grand jour, mais se contente, de plus en plus, d’exister en toile de fond, triomphante et nécessaire, tandis que les réprouvés ne seront confrontés, dans le détail, qu’aux sbires policiers et militaires, superstructure toujours brinquebalante mais suffisante : « Biographie comparée de Jorian Murgrave » et « Un navire de nulle part » sont bien inclus dans l’arrière-plan discret de « Rituel du mépris ».

« Comme par un fait exprès, à la première occasion nous avions perdu la guerre. Celle par laquelle s’ouvrait la série, en grande pompe. Nous n’avions d’ailleurs pas tardé à perdre la seconde. Pour ceux qui savaient lire, on imprimait dans les manuels d’histoire que le commandement allié s’était trouvé affaibli par des luttes internes.
Nous autres, le petit peuple, nous ne cherchions guère à discuter des responsabilités véritables : la tête dans les épaules, un peu étonnés de n’avoir pas été déchiquetés et de pouvoir circuler sans laissez-passer, nous profitions de notre maigre paix. Il y avait du pain aux carrefours, des sucreries les jours de fête. Nous nous étions habitués à l’aube grise, au ciel putrescent de pluies glaciales, aux convois partant à la fin du jour. Puis était venue la troisième guerre, la plus longue, la plus affamante, la plus éloignée de tout ce que nous avions pu imaginer encore. Dès le début, nous avions espéré une défaite, avec tous les avantages qui d’ordinaire l’accompagnent et auxquels nous commencions à prendre goût : les cantines d’urgence des troupes d’occupation, la fraternisation dans les bas fossés et la poudre de chocolat distribuée à l’occasion des prises d’armes, pour ne pas parler des égorgements à la sauvette, au butin toujours juteux.
Le cessez-le-feu fut une surprise pour tout le monde. C’était à l’évidence une victoire rampante de l’ennemi ; au lieu de nous balayer militairement, ce qui lui eût demandé quelque chose comme quatre ou cinq journées bien remplies, il faisait un choix tactique de grande envergure. Voilà qu’il s’offrait de nous faire mariner dans notre écroulement pendant une ou deux générations. Ensuite de quoi se déroulerait la quatrième guerre, une blitzkrieg comme on en voit peu, et que nous perdrions, une de plus, mais cette fois-ci d’une manière horrible, sans flonflons au coin des avenues, sans caramels et sans guimauves. Avec seulement le bruit des cadenas nous flétrissant la tête. C’était moins drôle. »

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« C’était un temps où venaient d’avoir lieu les grands déplacements de population dus à la guerre. Pour des raisons de survie, une paix relative régnait entre les clans. Réfugiés, déportés, déplacés, pêle-mêle sur les ruines, les peuples se réorganisaient là où ils avaient enfin trouvé domicile. Une fois installées sur leurs territoires de fortune, les tribus n’étaient pas très regardantes sur le voisinage et les promiscuités. Si l’on veut bien oublier quelques embrasements sporadiques, quelques lynchages et des émeutes racistes vite éteintes, il n’y avait pas encore de tension particulière dans les villes. »

Et ce foisonnement véritablement fractal ira croissant avec les romans qui suivront, chacun apportant sa pierre précieuse à l’édifice, formidablement cohérent malgré et par sa luxuriance poétique, toujours en construction, de ce gigantesque « À la recherche de la Révolution perdue » que constituent, à plus d’un titre, les 6 500 pages à ce jour (en incluant « Terminus radieux » à paraître fin août 2014) produites par Antoine Volodine et ses hétéronymes.

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« Arrête de faire le pitre ! » disait-elle.
Et moi je lui obéissais, aussitôt et sans murmure. Son ton suffisait à me transmettre une partie de ce qu’elle ressentait, cette angoisse qui l’étreignait au matin lorsque venait l’heure de s’installer devant sa machine à sertir, et que se refermaient dans son dos les grilles de la grande porte.
Il m’a fallu attendre l’âge mûr, je crois, pour découvrir l’ampleur du dégoût qui déchirait ma mère. Elle avait eu la sagesse de le cacher : je ne l’ai jamais entendue se plaindre à haute voix des conditions infernales de notre existence, ni de la brutalité charbonneuse qui régissait les rapports entre les êtres. Ce ne sont pas des pleurnicheries que j’ai reçues d’elle. Elle ne faillissait pas à sa tâche d’éducation. Par l’intensité voulue de son exemple, elle m’apprenait la différence, l’opposition muette, elle me léguait les techniques du repli intérieur : je recevais sans m’en rendre compte toutes les leçons de ce silence.
Ce silence qui n’était rien d’autre qu’un hurlement, interminable et contenu. »

Comme pour les trois autres des quatre premiers romans de Volodine, l’édition en Présence du Futur est épuisée depuis longtemps, et difficile à trouver en occasion (les fans ne s’en sépareraient en général pour rien au monde), mais Denoël a réédité en 2003 les quatre textes parus en Présence du Futur en un seul volume de la collection « Des heures durant », volume que l’on peut normalement trouver chez son libraire favori (par exemple : Charybde, ici).

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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