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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Peau d’orange » (Sébastien Doubinsky)

Un jour et une nuit d’une rare intensité, sous leur simplicité apparente, pour renaître peut-être à la vie.

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Peau d'orange

 

À paraître fin août 2014 aux remarquables éditions e-fractions (qui proposent un système intelligent et original pour associer les libraires volontaires à la diffusion de leurs livres électroniques), ce nouveau texte de Sébastien Doubinsky arrache à nouveau, en format novella, de précieux instants de tendresse improbable, de soleil froid mais réel venant progressivement illuminer l’errance d’un être pris aux pièges de l’amour usé, de la fugace échappatoire, et de la mort qui rôde, que ce soit la sienne, dans un accident, évitée de justesse, ou celle d’un frère à qui l’on craint secrètement, malgré tout, de n’avoir pas su dire à temps, suffisamment, qu’on l’aimait.

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Comme dans « La solitude du baiseur du fond » et « La bataille de Koursk », du même auteur chez le même éditeur, il y a un procédé magique chez Sébastien Doubinsky pour parvenir à malaxer les réflexions politiques et existentielles (qui hantent avec bonheur et intelligence ses romans, « La trilogie babylonienne », « Quien es ? » ou encore « Fragments d’une révolution ») pour les fondre subtilement dans un quotidien simple et discret, dans lequel on devine que chaque mot, choisi sans affèterie, doit sa place en apparence évidente au travail intense du poète qu’il est par ailleurs, dans ses textes les plus courts. Le monologue intérieur, sans artifices déplacés, se fait ici flamboyant comme un verre de whisky apprécié, comme la beauté d’un matin imprévu, comme un orgasme qui ne serait plus routinier mais justement familier, reconstruisant au passage – avec sérénité et, mais oui, humour – les figures mythiques d’Ulysse et de Pénélope.

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La Chaize Giraud

« Après l’enterrement de David, j’avais roulé toute la nuit et j’avais fini par arriver dans ce village, par hasard. Luzy-le-Duc, près de Cluny.
Deux mille cinq cents habitants l’hiver, vingt mille l’été.
J’exagère, mais pas tant que ça.
Une grosse pancarte indiquait « Chambres d’hôtes, rooms, zimmer à deux kilomètres ». Et voilà. Mon arrivée.
Plus tard, dans l’après-midi, j’avais acheté un guide Michelin.
J’ai lu qu’il y avait une église romane dans le coin, avec des fresques de l’Apocalypse.
Ça tombait bien.
C’était à une petite heure de voiture.
Quand je suis arrivé, le parking était désert, à l’exception d’un autocar tout confort avec air conditionné qui venait de Magdeburg et de quelques bagnoles aux plaques étrangères.
Il faisait très chaud dehors et la fraîcheur du bâtiment m’avait enveloppé comme une couverture invisible lorsque j’en avais franchi le seuil.
La basilique était énorme, beaucoup plus grande que je ne me l’étais imaginée. Sombre. Paisible.
Je ne crois absolument pas au barbu là-haut, mais j’ai toujours aimé les vieilles églises. Restes d’une éducation juive communiste, je suppose. « Familles, je vous hais », comme disait l’autre, qui ne croyait pas si bien dire.
« Mon fils, tu es venu ! »
Ma mère, au repas, la veille de l’incinération… Ma mère, trônant comme une mater dolorosa, la main de ma tante posée sur son épaule grasse tandis qu’elle essuyait ses yeux secs… Un Bernin en plastique… Tous les regards tournés vers elle, ma pauvre mère… Actrice !… Elle qui n’avait jamais aimé David… Enfin, plus depuis qu’il lui avait annoncé qu’il préférait les garçons… Elle lui avait fait un scandale… Foutu dehors, à dix-sept ans, malgré les suppliques de mon père, déjà bouffé par le cancer… « La honte de la famille »… Je me souviendrai toute ma vie de ces mots, au téléphone, tandis que David, qui était venu chez moi, entendait tout dans l’écouteur… C’était moi qui m’étais occupé de lui, de son inscription aux beaux-arts, de lui trouver une piaule, de lui donner du fric pour qu’il puisse bouffer en fin de mois… C’était encore à moi qu’il avait annoncé sa première toile vendue (la seule), sa rencontre avec Georges, puis son sida…
Ma mère ? Invisible, ma mère. »

25-ulysse-penelope-8

Le Primatice, « Ulysse et Pénélope », 1550.

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« Je n’avais rien compris, hypnotisé par mes images de terreur, mon mauvais film suédois, mes ectoplasmes de foire, pardon, mon amour, pour tout le mal que je t’ai fait et tout le mal que tu m’as fait, embrasse-moi avec ta langue encore pour que j’oublie jusqu’aux orteils peints de la Mort, cette vieille salope, qui ricane dans un coin de notre chambre.
Eh bien, laissons-la ricaner, veux-tu ? Laissons-la claqueter de ses dents jaunes tandis que nous baisons, mon amour, comme Ulysse et Pénélope ont dû baiser le premier soir de son retour dans son palais aux murs couverts du sang des prétendants, et Pénélope a dû brûler sa maudite tapisserie à peine levée le jour suivant, elle a dû l’asperger d’essence et battre son briquet avec des étincelles dans les yeux et un sourire cruel comme celui d’Apollon.
Les flammes sont montées jusqu’au plafond et elle s’est réfugiée dans les bras d’Ulysse qui l’avait rejointe entre temps, surpris par l’odeur et la fumée, Ulysse qui regardait gronder les flammes les yeux remplis de larmes. Pénélope l’a entraîné ensuite sur leur couche et ils ont recommencé à baiser jusqu’à ce qu’ils aient trop mal au sexe pour continuer. »

Un texte d’une belle force poétique, à nouveau, qu’il extirpe d’une situation prosaïque, pour créer une authentique émotion chez son lecteur.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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