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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Biographie comparée de Jorian Murgrave » (Antoine Volodine)

Propagande et contre-propagande poétiques et cliniques dans les ruines d’une biographie de l’Ennemi Mondial N°1, à la fondation de l’œuvre de Volodine.

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RELECTURE

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Quand j’ai lu pour la première fois ce roman, le tout premier publié d’Antoine Volodine, à sa sortie chez Présence du Futur en 1985, j’ai ressenti un des plus grands chocs de ma vie de lecteur. Après cette quatrième lecture (tous les six ou sept ans, j’ai besoin de le retrouver en détail), je confirme à nouveau qu’il s’agit bien là de l’un de mes textes tout préférés, et que je reste, chaque fois, abasourdi en me disant qu’il s’agissait là d’un « premier roman », tant il pétille de maîtrise, d’intelligence, de virtuosité, et néanmoins, heureusement, d’une profonde et déstabilisante étrangeté.

Ce que j’en résumais lapidairement il y a quelques années me semble encore tout à fait juste aujourd’hui : « Coup de tonnerre en 1985 que ce premier roman d’un quasi-inconnu, qui devait longtemps retentir dans la SF de l’époque, puis dans la littérature dite « générale ». Un coup de maître, une profondeur exigeante, une complexité roborative… Le personnage de Jorian Murgrave, ses échos hallucinés à travers de noires réalités qu’il revient au lecteur de patiemment démêler : l’essentiel du post-exotisme de Volodine est déjà là, sur la table, sous nos yeux riant de bonheur… ».

Dans cette mosaïque déroutante d’à peine deux cent cinquante pages, tous les éléments sont en effet fournis pour que se bâtisse, au cours des trente années suivantes, l’œuvre monumentale d’Antoine Volodine, dont je suis chaque jour plus tenté (en attendant la lecture de « Terminus Radieux », à paraître fin août 2014) de regrouper les 6 500 pages publiées sous le terme de « À la recherche de la Révolution perdue ».

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Jorian Murgrave est un assassin multi-récidiviste, vraisemblablement psychopathe, voire extra-terrestre, que les pouvoirs publics – et les médias par lesquels ils s’expriment directement ou indirectement – ont nettement promu au fil des ans au rang d’ennemi public mondial numéro un.

Cette tentative de « biographie du monstre », proposée en apparence au lecteur, est « comparée » : les sources abondent, mais ne se recoupent guère, voire se contredisent plus ou moins régulièrement, au-delà de la grande variété de leurs formes. Courriers adressés aux journaux ou aux instances de sécurité – lorsque ces deux termes ne se confondent pas totalement -, compte-rendus d’interrogatoires, extraits de missions conduites par des agents de sécurité, manuscrits hâtivement recopiés retrouvés dans des caches potentielles, monologues intérieurs de prisonniers ou de fugitifs – mais dont on ne peut savoir s’il ne s’agit pas en réalité de rêves, de cauchemars ou même de leurres jetés en fumigènes à la face des poursuivants et inquisiteurs – : il n’y a là que textes à toujours soupçonner, que le commentaire inclus incite ou non à la méfiance, textes à questionner inlassablement, textes à déconstruire bien entendu, textes à réattribuer le cas échéant, textes à lire – essentiellement – en creux, car l’humanité prétendue, en lutte contre le monstre, dévoile déjà les ressorts de son statut réel au sein du post-exotisme en gestation.

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Photographie : Lana Santor.

Pour affronter les mécanismes et les effets (que Lionel Ruffel analysera superbement en dispositifs, dans son précieux « Volodine post-exotique ») que l’auteur déploie et maîtrise si subtilement, la lecture en creux est en effet une arme indispensable au lecteur. Le récit des méfaits, de la traque, de la capture et de l’enfermement de Murgrave, le terroriste suprême du monde comme il va, le subversif ultime aux pattes nombreuses et aux mains qui pincent et coupent sans pitié (l’autre radical, l’incarnation de tout ce qui est « étranger à nos valeurs », au point d’être catalogué comme non-humain et extra-terrestre – en attendant que les figures historiques de la Rote Armee Fraktion prennent le relais, moins métaphoriquement mais tout aussi incisivement, dans « Des enfers fabuleux » en 1988 et dans « Lisbonne dernière marge » en 1990), le récit déroulé sous nos yeux, fût-ce sous forme de bribes et de fragments à la fiabilité douteuse, appelle plusieurs interrogations fondamentales situées à la racine du post-exotisme : qui parle ici réellement ? qui a construit cet agencement et ce discours ? quels sont les vainqueurs ayant déclaré à vaincre, puis vaincus, les ennemis ?

« Pourtant, il existe quelques écrits établissant la probabilité d’une enfance de Murgrave. Un des biographes assassinés, qui par ailleurs était un petit trafiquant d’opium dans un bidonville brésilien, était en train de terminer la copie d’un manuscrit assez éclairant lorsque la mort le surprit ; nous n’aurons eu sous les yeux ni l’original ni la fin de ces pages peu sympathiques. Cependant, tel qu’il est, ce petit opuscule nous présente quelques indications intéressantes. Il s’agit d’une série d’esquisses recueillies sous un titre déjà bien lugubre : « Le Non-rire ». En fait de non-rire, nous assistons plutôt à un ricanement d’aliéné, dont les résonances sont profondément non humaines, et les allusions culturelles assez nettement non terrestres.
Le narrateur écrit à la première personne : cela devrait suffire à faire douter de l’authenticité du document. Peut-être y a-t-il eu là intervention fantaisiste du biographe, homme peu scrupuleux et dont la rigueur de pensée devait être ébranlée par la drogue. On imagine difficilement Jorian Murgrave s’abaissant à considérer sa petite enfance avec suffisamment de complaisance pour prendre la plume et la décrire, même succinctement.
Mais, d’autre part, il y a là un mépris du lecteur, un mépris du monde, un refus d’accepter les règles du jeu social, que seule explique cette brutalité grimaçante caractérisant Murgrave. Les lieux sont méconnaissables, l’époque floue et innommable. Plus que des précisions sujettes à caution, c’est cette recherche aberrante d’anonymat qui dénonce l’auteur de ces feuilles. A notre avis, s’il fallait absolument ajouter une signature au bas de ce texte, ce serait bien celle de celui qui se surnommait lui-même « un monstre sans foyer ». »

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Artiste disposant à volonté d’une redoutable maîtrise poétique et architecturale, Antoine Volodine peut parodier en toute beauté, en autant de morceaux de bravoure qui ne sont jamais gratuits, mais qui peuvent, au contraire, faire exploser leur signification cinquante pages plus loin – ou, souvent aussi, deux ou trois mille pages plus avant dans l’œuvre monumentale (comme Marcel Proust, pourtant dans des registres bien différents, en était machiavéliquement coutumier) : récit d’enfance (l’internat dont serait – peut-être – issu le Monstre, dans le chapitre « Le Non-rire »), récit bureaucratique gogolien ou kafkaïen (« Extrait du rapport de la brigade Galdan Ghazan à la brigade Sarah Epstein »), récit de résistance (« Au loin une poutre ») ou de révolution (« L’Année des octobres »), éloge funèbre (« Quelques pages sur Slobodan-Kateth Minahualpa lues à proximité d’un crématorium »), film d’action (certains rêves de « Kostychev »), ou encore, bien sûr, récit carcéral (la réalité apparente de « Kostychev »).

« J’étais guettant, comme un loup.
À l’école notre professeur de brègne avait acquis un certain prestige parmi les élèves. C’était l’âge où nous accordions notre admiration à tort et à travers, comme des coups de dents au creux d’un troupeau. Nous avions besoin de nous raccrocher à quelque chose : l’univers s’était écroulé autour de nous ; dans les autres quartiers, les gamins nous écartaient avec des bâtons et se moquaient en criant de nos malformations.
Pour moi, c’était différent. J’observais.
Lorsque le professeur de brègne rentrait dans la classe, il y avait soudain un silence lourd. La poussière dans la vitrine des empaillés frémissait : sur le qui-vive, les buses et les ratons dressaient l’oreille. Il faisait moite et velouté à l’intérieur de nos mains, quand nous en avions.
La pénombre tambourinait le long de nos artères.
« Tirez les rideaux, il fait bien trop clair ici », disait le professeur de brègne.
La classe que déjà la noirceur aveuglait, la classe écartelée et pantelante devenait encore plus étouffante. Lorsque les persiennes terminaient leur course contre l’appui des fenêtres, il y avait une sorte de soupir effaré qui s’allumait de pupitre en pupitre : eh bien – pensions-nous -, ça recommence ; qu’est-ce qu’il va faire aujourd’hui ?
Le professeur de brègne ouvrait alors une caisse cordée de cuivre. Tout était réglé dès le début de l’année selon une chorégraphie impeccable. Un élève montait sur l’estrade et éclairait la scène à l’aide d’un chandelier à deux bougies. La caisse était obscure et profonde comme un four. C’était impressionnant et fantomatique.
Nous ne respirions plus.
« Regardez bien, sales petites bêtes », disait le professeur de brègne.
Et il nous montrait des mystères. »

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La palette est immense, et même si certains modes de narration (apparente) sont plus fréquents que d’autres, la guerre menée tout au long du récit entre la propagande officielle (qui mène le jeu) et la contre-propagande parfois presque incompréhensible (qui a visiblement, déjà, le dessous) infecte, corrompt et menace toutes les formes possibles du récit, au point que les fantasmes d’ordre monastique, et d’ordre tout court au milieu des ruines, ne parviennent plus vraiment à décider à quels camps ils appartiennent (« Un cloporte d’automne »), ce d’autant plus qu’Antoine Volodine, plutôt que d’éléments science-fictifs au sens propre, se sert aussi avec maestria de motifs fantastiques disséminés dans la trame onirique, lieu certes insitué, mais où l’affrontement s’est depuis longtemps étendu, comme le savent toutes les lectrices et tous les lecteurs qui observent chaque jour que la maîtrise des archétypes et des mythes reste un enjeu central de la civilisation contemporaine.

Ce roman éclaté et parcellaire est bien celui d’une tragédie, celle de l’humanité vaincue par le pouvoir corrupteur, vaincue dans le réel comme, ici, dans le récit, roman fondateur intervenant avant que l’ensemble des écrivains post-exotiques ne puissent, depuis leurs camps, leurs cellules et leurs décharges, reprendre de la voix, fût-ce à l’état de traces dérisoires mais tenaces. Toutefois, comme toujours par la suite chez Antoine Volodine, à qui ni Karl Marx ni Slavoj Žižek ne sont certainement étrangers, la tragédie n’est jamais très éloignée de la farce, et un singulier humour noir et tordu parvient toujours à arracher le sourire un peu jaune de la confiture collant aux semelles dans les moments les plus inattendus.

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Antoine Volodine en 1985.

Il se plaça exactement au mitan de la porte. Sa démarche était, à peu de choses près, titubante. Un détail venait contrarier cependant l’aspect sublime de l’instant : un pot de confitures avait été renversé par mégarde sur le plancher et Thü, sans grâce, cherchait à débarrasser ses semelles de la glu envahissante.

L’édition d’origine en Présence du Futur est depuis fort longtemps épuisée, mais la réédition dans la collection « Des heures durant » de Denoël, dans un volume partagé avec les trois romans suivants (« Un navire de nulle part »« Rituel du mépris » et « Des enfers fabuleux ») est normalement encore disponible, par exemple chez Charybde, ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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