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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les îles blanches » (Marc Le Gros)

Poésie bretonne sur les îles grecques de 1992, encore inaboutie mais ô combien alors prometteuse.

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Les îles blanches 1

Publié en 1992 chez Calligrammes, le troisième recueil de poésie de Marc Le Gros a attiré mon attention, avec plusieurs autres de ses ouvrages, lors d’une visite surprise, cet été, à la belle ex-librairie Calligrammes de Quimper, que l’actuel animateur se prépare à fermer pour partir vivre d’autres aventures.

Enseignant, spécialiste d’André Breton, ami de Georges Perros, le poète breton n’a pas encore à l’époque obtenu cette reconnaissance qui viendra avec « Éloge de la palourde » en 1996. Ces textes consacrés aux îles grecques, et à leur résonance avec les rivages armoricains qu’il fréquente depuis tout petit, ont encore un fort goût de tâtonnement et d’imperfection, de travail en cours, qui donne nettement envie, précisément, de lire ses productions plus abouties.

Si la poésie irrigue indéniablement ces quatre-vingt-dix pages, non coupées, à l’ancienne, il entre encore un peu trop à mon goût de naïveté transie et de clichés frisant l’éculé pour dire la beauté ambiguë de ces terres, de ces eaux, de ce soleil et de ces peuples, auxquels tant d’hommages magnifiques ont été consacrés hier comme aujourd’hui, s’affirmant poésie ou non, parmi lesquels je distinguerais le « Colosse de Maroussi » d’Henry Miller ou le tout récent et joliment déroutant « Yparkho » de Michel Jullien.

Heureusement, au détour des pages, quelques puissantes fulgurances jaillissent, et donnent largement à espérer, beaucoup, des recueils ultérieurs.

« Il y a à droite du village sur les hauteurs qui dominent le port, un petit quartier blanc. Les touristes ne le visitent pas et les pèlerins l’ignorent. On n’y vend rien. Les gens y vivent, y habitent simplement. On peut le prendre par le travers, comme la mer, mais si l’on descend du plus haut jusqu’au port, vent arrière, en glissant sur ces larges pavés lisses et chaulés, rejointoyés de lumière, ce sont les jeux de luge d’autrefois que l’on retrouve. Un hiver absolu, définitif, écrasé de soleil. Les bougainvillées débordent des courettes ; les femmes le soir s’attardent sur la grosse marche accotée aux façades, cette sorte de banc fruste comme une tranche de féta et qu’on dirait taillé dans la masse même des maisons. Les portes sont basses. On plonge dans la fraîcheur des cuisines aussi sombres que des caves. Partout des chats, très minces et noirs. Immobiles. »

« Tout près de la femme à l’orgue, le hasard a fixé le beau visage d’une Madeleine éplorée du Corrège. Elle se tient à mi-corps, le buste nu et clair, noyé dans un drap bleu profond comme une fleur issant de sa gaine de nuit. Accoudée sur un livre, la main gauche supporte la joue tandis que de la droite elle tient à la fois le suaire, sorte d’écoulement blanchâtre et défait que le peintre, étrangement, semble avoir laissé inachevé, et la couronne d’épines. La chevelure, selon la tradition, est belle et longue, blondissant sur les seins, presque transparente sur le ventre. Pas de ciel mais un fond brouillé, sinistre comme le précipité effaré d’un Golgotha mental. Tout ici désigne de façon ostentatoire, superlative, la mélancolie et pourtant on n’y croit peu. Car la belle à l’évidence pose, pense déjà à autre chose. C’est son corps qu’elle montre, transfigurant du même geste, à l’insu même de son désir, toute la souffrance du monde. »

« Si le comble du désir est de préparer une déception, la descente aux baies impossibles de Finikes, de Thekla, de Sarandes, nous aura comblés. Ces petites criques de galets, ouvertes au plein nord, auxquelles on accède par de périlleux éboulis de chemins de chèvres à pic, sont impraticables. La mer y est sauvage, travaillée en permanence par des rouleaux qui rendent la baignade impossible. Les grèves ne sont qu’une monotone succession de décharges marines avec leur petit chaos de plastique et d’éponges goudronnées, leurs débris de bois dépeints et cette multitude de petits flotteurs à filets, roses et durs, stériles, injouables. On songe alors aux carrés de liège que le jusant abandonnait autrefois au faîte des laisses, parmi les fucus emmêlés. On y découpait des navires qu’on mâtait d’une plume de goéland. Le couvercle plat d’une huître faisait la quille. Les premiers voyages. L’enfance de l’art. »

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Marc Le Gros

À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : "Les faims premières" (Marc Le Gros) | Charybde 2 : le Blog - 22 septembre 2014

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