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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « The Transgressive Iain Banks – Essays on a Writer Beyond Borders » (Martyn Colebrook & Katharine Cox)

Douze passionnants articles pour évoquer le pouvoir disruptif et transgressif de Iain Banks.

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NOTE DE LECTURE A PARTIR DU TEXTE EN VERSION ORIGINALE ANGLAISE

The Transgressive Iain Banks

Publiée en 2013 chez McFarland, cette impressionnante anthologie d’essais consacrée à Iain (M.) Banks, dirigée par Martyn Colebrook, professeur de littérature contemporaine à Hull, spécialiste de J.G. Ballard, de Paul Auster, de Don DeLillo, de H.P. Lovecraft et de China Mieville, et par Katharine Cox, professeur de littérature anglaise à Cardiff, spécialiste des labyrinthes littéraires, fut entamée en 2011-2012, mais ne fut hélas achevée que plusieurs mois après le décès de Iain Banks en juin 2013.

Ce recueil critique est (jusqu’ici) unique, au sein du travail universitaire sur Banks, pour la variété et la radicalité avec lesquelles il donne à voir, en ayant choisi l’angle de la « transgression », sur plusieurs modes, la puissance, la cohérence et la profondeur avec lesquelles l’auteur écossais, au fil des années, a su tisser une œuvre redoutable de politique subtile, de malice noire inépuisable et de complexité heureuse qui résiste à plusieurs lectures, tout en ayant su ne jamais effrayer par avance le fameux « grand public ».

Une remarque toutefois : si plusieurs de ces articles réjouiront à coup sûr le lecteur averti ayant parcouru longuement les romans de Iain Banks et / ou de Iain M. Banks, lui ouvrant de nouvelles perspectives, renforçant certaines de ses propres lectures ou lui apportant un sujet de réflexion inattendu, si plusieurs d’entre eux sont également de formidables incitations à lire et relire, il n’en reste pas moins que, comme la plupart des travaux d’exégèse universitaire, ce recueil se soucie fort peu de dévoiler des éléments-clé de l’intrigue ou des rebondissements pourtant savamment agencés par l’auteur pour le plaisir du lecteur. Une certaine méfiance sera donc de mise lorsque vous verrez poindre au détour d’un texte une référence à un roman que vous n’avez pas encore lu !

lanark

« The Lessons of Lanark : Iain Banks, Alasdair Gray and the Scottish Political Novel » (David Pattie) : cet article d’un professeur de théâtre de l’Université de Chester, par ailleurs fin connaisseur de Beckett, de la littérature écossaise et de la pop culture contemporaine, nous convie à une double lecture des œuvres de Banks et de Gray, vues notamment comme des vecteurs politisés invitant à une actualisation de la conscience politique écossaise au cours des années 1980, 1990 et 2000. Si toutes les analyses n’y sont pas parfaitement convaincantes, l’étude du mode d’hommage utilisé par Banks dans « Entrefer » (« The Bridge », 1986), et la manière subtile dont, à la différence du pessimisme radical – mais ayant créé un choc durable – de son aîné, il permet à son protagoniste d’échapper au piège en apparence inextricable posé par la société anglaise (mais aussi, plus largement, occidentale) contemporaine, de la consommation acceptée ou de la lutte stérile et digérée (dire comment il le fait serait inutilement dévoiler l’un de ces formidables suspenses dont Iain Banks est si friand pour son lecteur). Et le dernier paragraphe de l’article résonne d’une manière particulièrement judicieuse (les erreurs de traduction éventuelles sont entièrement de mon fait, bien entendu) :

« Comprendre « comment se passent les choses » et comment modéliser la relation entre le joueur et le joué, le puissant et l’impuissant. C’est là que la fiction de Gray, et celle de Banks, qui est bien sous cet aspect le successeur de Gray dans la littérature écossaise, sont à la fois les plus utiles et les plus puissantes. Elles ouvragent finement des fables tirées de l’observation, fables du pouvoir et des réseaux complexes d’exception déplacée, de résistance, d’assimilation et de complicité qui se tissent toujours lorsque des individus, des groupes et des sociétés se retrouvent intriqués dans des structures qu’ils ne contrôlent que peu ou pas. »

Alasdair Gray

Alasdair Gray (Photographie : Murdo Macleod, pour The Guardian)

« Lanark and The Bridge : Narrating Scotland as a Post-Industrial Space » (Martyn Colebrook) : l’un des articles les plus passionnants du recueil, rédigé par l’un de ses deux maîtres d’œuvre, en comparant extrêmement finement le travail entrepris par Gray dans « Lanark » et par Banks dans « Entrefer », dégage les caractéristiques du « jeu » que tous deux introduisent dans la grammaire canonique des genres en littérature, utilisant le fantastique d’une manière à la fois résolue, unique, et transgressive tant vis-à-vis de l’usage historique que vis-à-vis des hérauts de la narration post-moderne. Tout particulièrement, l’usage de la métaphore de la « fuite » (d’essence et d’huile), introduite dès les premières secondes d’ « Entrefer », mais traversant l’ensemble du texte, dans lequel, littéralement ou non, « du réel semble fuir de partout », permet à Banks de préparer longuement son lecteur à ce qui sera bien davantage qu’une pirouette finale, et de proposer une lecture bien particulière de l’Écosse post-industrielle et pré-mondialisée qui agresse ses contemporains.

« I have never been to Nasqueron : A Geographer Reads Banks » (James Kneale) : un chercheur en géographie littéraire des fictions fantastiques, ayant écrit notamment sur William Gibson, H.P. Lovecraft ou Kim Stanley Robinson, nous propose ici une passionnante exploration de l’usage par Banks de l’imagination géographique, que ce soit dans le « proche », relativement facile à se figurer pour le lecteur, comme avec la ville écossaise de Gallanach dont il sera longuement question dans l’article suivant, ou dans le « lointain », plus difficile à ressentir et penser, même pour un lecteur dit « de science-fiction », comme avec la géante gazeuse Nasqueron. Conduisant l’analyse aussi bien du côté de l’ « étrangement » ainsi permis, analysé par Darko Suvin dans son « Métamorphoses de la science-fiction » (1979),  que du côté du leurre cognitif évoqué par Fredric Jameson dans son « Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif » (1991), l’auteur nous propose une lecture originale de l’utilisation de cet outil en littérature.

Entrefer

« Landscape and the Imagination: Banks’ Representation of Argyll in The Crow Road » (Tim Middleton) : ce professeur de lettres à l’Université de Bath, qui étudie principalement la fonction de la littérature au sein de la culture contemporaine, notamment dans le rôle que jouent les lieux réels et imaginaires dans le tourisme de culture et de patrimoine, nous offre une analyse des transpositions et des assemblages opérés par Iain Banks dans son neuvième roman pour faire exister son décor fictif à partir de la véritable ville écossaise d’Oban. Si le détail en est parfois quelque peu fastidieux, les pistes esquissées audacieusement en direction des approches psycho-géographiques de certains contemporains sont en revanche passionnantes.

« Imperfect Doubles: The Recasting of Place, Object and Character in the Dream Narratives of The Bridge » (Bethan Jones) : cette chargée de cours en poésie et en écriture créative à l’Université de Hull, traquant les miroirs, les doubles et les faux semblants dans « Entrefer », en donne une lecture peut-être un peu trop pointilleuse, ou pointilliste, pour être totalement convaincante.

« Textual Crossings: Transgressive Devices in Banks’ Fiction » (Katharine Cox) : l’une des deux responsables de l’ensemble du recueil nous offre ici un autre des plus intéressants articles du recueil, en repartant du travail de Michel Foucault sur la transgression et ses définitions possibles, et en passant intelligemment en revue l’ensemble des domaines auxquels Banks, à un moment ou à un autre, applique un tel prisme, depuis ses jeux sophistiqués avec la notion de genre littéraire jusqu’à ses réinterprétations des sexes et des corps, en passant par les pièges qu’il dissimule volontiers dans ses textes les plus « gentiment » utopiques en apparence (rejoignant ainsi l’analyse de William Stephenson dans le dernier article du recueil).

Whit

« Still Magic in the World: Banks and the Psychosomatic Supernatural » (Kirsty A. Macdonald) : cette chargée de cours en études culturelles de l’Université d’Oban, passionnée par le « sous-genre » gothique et par la représentation des îles dans la littérature, crée la riche notion de « surnaturel psychosomatique » pour détailler le type bien particulier de fantastique que Banks met en œuvre dans « Le seigneur des guêpes » (« The Wasp Factory », 1984), « The Crow Road » (non traduit en français, 1992) ou « Whit » (non traduit en français, 1995). La conclusion de l’enseignante-chercheuse à l’issue de ce beau travail (la lecture de « Whit », notamment, est particulièrement gratifiante) est roborative en diable (les erreurs de traduction éventuelles sont à nouveau uniquement les miennes) :

« Les explications surnaturelles et les explications psychologiques fonctionnent toutes deux simultanément pour traiter des épisodes fantastiques des trois romans. Les phénomènes surnaturels existent potentiellement au sein du monde personnel de chaque conscience comme dans le monde extérieur, partagé, réel. Le refus d’identifier une seule source de vérité, pour interpréter les événements, conduit au refus du solitaire, et par extrapolation, à une défense du commun. Un dogme du réalisme est l’explication finale, qu’elle soit positive ou négative, opérée pour satisfaire le lecteur. Dans ces textes, l’explication n’est pas possible, et en un sens postmoderne, échappe à la dichotomie réel / irréel d’une manière qui sonne pourtant politiquement « juste ». Comme le dit Terry Eagleton, « être à l’intérieur et à l’extérieur d’une position, à la fois, est souvent la condition de possibilité des idées les plus radicalement créatives ». Cette créativité, chez Banks, lui permet de célébrer le retour à des constructions sociales bénéfiques et efficaces telles que la famille, la communauté et l’humanité : dans le monde de ces trois romans, il y a encore de la place pour la magie, l’émerveillement et l’interaction sensible et sensée avec les autres. »

« Teaching Banks: The Wasp Factory and Frankenstein » (Emily Garside & Katharine Cox) raconte en détail, et théorise, une  expérience d’enseignement en parallèle, à des étudiants de master en littérature, autour du « Seigneur des Guêpes » de Banks et du « Frankenstein » de Mary Shelley, expérience dont le compte rendu ouvre, au minimum, des perspectives particulièrement intéressantes au lecteur profane des deux ouvrages, ou à qui se passionne pour la transfiguration des figures mythiques au fil des âges littéraires et culturels.

L'homme des jeux

« Contesting Gender in The Wasp Factory, Whit and The Business » (Sarah Falcus) : professeur de littérature anglaise à l’Université d’Hudderfield, étonnante spécialiste des représentations du processus de vieillissement et de la maladie d’Alzheimer dans la narration, Sarah Falcus nous offre ici une lecture plutôt détaillée de la manière dont les trois protagonistes du « Seigneur des Guêpes », de « Whit » et du « Business » (« The Business », 1999) tentent de s’affranchir des stéréotypes masculin / féminin, de leurs efforts pour détourner les codes patriarcaux, de leurs succès et de leurs échecs, assumés ou non, dans ce domaine, et des limites de leur entreprise. L’auteur doit forcément aussi pointer, au passage, les limites de l’imagination (ou du volontarisme) de Iain Banks à ce sujet, et le contraste entre l’aisance avec laquelle il peut bousculer des rôles sexuels et sa relative difficulté à défier en profondeur des rôles sociaux semblant de fait plus ancrés.

« Games Playing Roles in Banks’ Fiction » (Will Slocombe) : ce chercheur indépendant, passionné par les impacts des nouvelles technologies et des nouveaux médias sur les formes littéraires, nous donne une fascinante étude de la place – impressionnante – que tiennent les jeux chez Banks, qu’il s’agisse de jeux « physiques », dont les enjeux peuvent être initialement et en apparence aussi bien commerciaux (« The Steep Approach to Garbadale », 2007, non traduit en français), moraux (« Complicity », 1993, traduit bizarrement en « Un homme de glace ») ou civilisationnels (« The Player of Games », 1988, traduit en « L’homme des jeux »), ou de jeux littéraires souvent plus subtils et moins immédiatement visibles. En mobilisant ces trois romans, mais aussi, très largement, « Walking on Glass » (1985, non traduit en français), « The Bridge » (1986, « Entrefer ») et « Matter » (2008, « Trames »), Will Slocombe évoque la résonance perpétuelle entre jeu et méta-jeu qui gouverne largement la fiction de Banks, tous genres apparents confondus.

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William Gibson (Photographie : Jesse Hicks / The Verge)

« Digital Souls and Virtual Afterlives in the Culture Series » (Joseph Norman) établit de manière très convaincante la résonance entre le cyberpunk des années 1980-1990 et le travail de Iain M. Banks sur le « renouveau » du space opera, donnant sans doute au passage une partie de l’explication de la forte admiration réciproque entre William Gibson et Bruce Sterling d’une part et l’auteur écossais d’autre part, comme leurs espaces respectifs de travail, en apparence fort distants, ne le laissent pas toujours deviner. En analysant le rôle et les implications des personnalités virtuelles au sein de l’univers galactique de la Culture de Banks, telles qu’elles sont évoquées dès « Une forme de guerre » (1987, « Consider Phlebas ») mais surtout telles qu’elles sont détaillées dans « Le sens du vent » (« Look to Windward », 2000) et « Les enfers virtuels » (« Surface Detail », 2010), ce chercheur de l’Université Brunel de Londres, intéressé surtout par les liens entre les notions d’utopie et celles d’empire, parvient à proposer un captivant ciment intellectuel entre des approches science-fictives parmi les plus stimulantes des trente dernières années, dont les aspects proprement langagiers et politiques lorgnent aussi, de manière inattendue, du côté du travail d’Antoine Volodine.

« Hippies with mega nukes : The Culture, Terror and the War Machine in Consider Phlebas and The Player of Games » (William Stephenson) : le dernier article du recueil, écrit par un poète, enseignant et chercheur de l’Université de Chester, travaillant sur Hunter S. Thompson, J.G. Ballard, Bret Easton Ellis, Alex Garland et Irvine Welsh, est sans doute le plus inattendu, le plus surprenant et le plus captivant de l’ensemble. En des termes et des concepts analytiques parfois étonnamment proches de ceux de Laurent Henninger dans ses recherches actuelles sur les espaces fluides et les espaces solides dans l’art de la guerre, William Stephenson dissèque brillamment les caractéristiques de la machine militaire de la Culture telle qu’elle apparaît au long de l’ensemble de l’œuvre, pour en montrer les ressources comme les ambiguïtés, y lire les réminiscences, certaines, de la Guerre Froide, comme celles, nécessairement non prévues mais peut-être justement structurelles, de la « Guerre contre la Terreur » post-11 septembre 2001, et mettre ainsi à jour les ambiguïtés fondamentales d’une utopie libertaire et progressiste de cette nature, qu’un auteur aussi aiguisé politiquement que Iain Banks ne devait certainement pas – comme au demeurant Ursula K. Le Guin pour qui il éprouvait une immense admiration – ignorer, amenant le lecteur à une pensée toujours plus dynamique entre recherche volontariste d’un demain optimiste et conscience aiguë des innombrables pièges disposés sur le chemin.

Au total, un recueil captivant et peut-être même capital, dont je ne peux qu’espérer qu’il ouvre la voie à d’autres passionnantes recherches sur l’un de mes auteurs préférés, tous genres (ou apparences de genre) confondus, auteur dont la disparition brutale en 2013 laisse encore un terrible vide dans la fiction contemporaine.

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Iain Banks

Iain Banks (Photographie : Murdo MacLeod, pour The Guardian)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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